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"Un vrai montreur de marionnettes est un despote, le tsar, à côté, n'est qu'un pauvre gendarme."

Walter Benjamin, Théâtre de marionnettes à Berlin.

La vie réserve de surprenants moments pris dans leur instantanéité qui, une fois observés avec le recul concédé par le temps, paraissent au contraire tout à fait quelconques. Les raconter encore et encore à tous ceux que l'on croise fait partie du rituel permettant de vérifier leur caractère exceptionnel, de continuer aussi à se convaincre soi-même d'un tel caractère. Le travail subjectif du temps suspend, objectivement, le moment extraordinaire. Il le dévêt de ses habits de lumière en le ceignant de la simple tunique de l'ordinaire afin que, paradoxalement, il conserve toute son exceptionnalité. C'est dans ce passage rétroactif d'un habit à l'autre, sur lequel tout calcul dans le présent n'a aucune prise, que la mélancolie creuse son sillon. L'écriture, avant de se lancer, doit trouver sa piste au moment précis où le temps a déjà jeté pudiquement l'informe tunique sur le corps de l'évènement pour, ensuite et enfin, lui ôter son bas trop rayonnant.

Je vais maintenant vous raconter une visite au musée Pergame de Berlin faite à l'hiver 2010, soit déjà bien des mois - bientôt une année même - avant l'écriture de ce texte. Depuis, l'épaisse pellicule de neige qui recouvrait les trottoirs de Berlin et la glace tenace à la surface de la Spree ont fondu en attendant de revenir, immuables mais sans nous, l'hiver prochain. Pergame est un musée comme tant d'autres. Situé sur l'île aux Musées, il stocke et expose une collection de pièces antiques, parfois en attente de restitution à leurs pays d'origine. Ce qui rendit cette visite exceptionnelle, c'est une rencontre faite en ce lieu, la rencontre d'un acteur de cinéma.

Il y avait eu un premier effet du hasard lorsque, ayant convenu d'une période pour nous rendre à Berlin, nous avions constaté après coup que celle-ci coïncidait avec la fameuse Berlinale annuelle.

En effet, le critique flâneur travaille toujours à partir de coïncidences, de hasards qu'il rencontre sur son chemin, n'ayant dans son emploi du temps nul impératif de festival à couvrir absolument par excès de zèle. L'expérience (la plus quelconque) n'est possible qu'à condition que celle-ci ne soit pas forcée par un certain nombre de contingences extérieures. C'est pourquoi il y a beaucoup de misère à entendre régulièrement certains critiques se plaindre de l'assujettissement que leur fait subir le calendrier chargé de tel ou tel festival où ils se rendent, d'autant plus s'ils s'y rendent sans aucune contrainte professionnelle.

Le second fut cette rencontre sur place, dans les couloirs du musée : l'apparition de Leonardo Di Caprio. L'acteur profitait de sa venue à Berlin dans le cadre du festival - présentation du Shutter Island de Martin Scorsese - pour visiter en coup de vent les différents musées de la ville. Malgré sa casquette visée sur le crâne, je fus le premier à le reconnaître, en arrêt devant la gigantomachie du Grand autel de Pergame avant de s'élancer pour les salles d'art islamique. Une bien curieuse casquette, portant la lettre "M" (pour l'équipe de baseball de l'université du "Michigan"), qui, après coup, m'évoquera la marque que porte le tueur sur le dos de son manteau, dans le film de Fritz Lang, M fur Murder. Difficile de savoir si ce clin d'œil était volontaire de la part de l'acteur jouant effectivement, dans Shutter Island, un tueur ne pouvant se défaire de son passé criminel qui le hante tel une marque indélébile. Toujours est-il que c'est d'abord grâce à ce signe sur sa casquette - pourtant, je présume, censée le maintenir dans l'anonymat - que je l'ai reconnu, ayant déjà vu celle-ci sur une photo d'un magazine people datant des jours précédents qui trônait en façade d'un kiosque à journaux.

Je suis vraiment dingue de ce type, ma petite copine comprend à peu près, elle est peut-être un peu jalouse de ma passion pour lui quand même, mais bon… D'ailleurs elle aussi l'aime bien Di Caprio. En tout cas, elle a voulu me faire plaisir en m'invitant à la première du film mais là fallait pas trop se faire d'illusion, c'était plein depuis bien longtemps déjà. Du coup, nous avons regardé le film en France, lorsqu'il est sorti dans les salles quelles semaines plus tard. A la fin du film, pas moyen que j'admette que Teddy est fou, impossible que Di Caprio, ma star chérie, puisse incarner un tel personnage. Marchant dans la rue en rentrant de la séance, ma copine a bien essayé de me tirer les vers du nez, de me faire admettre par tous les moyens que ce type était apparemment un dingue, mais moi j'en ai pas démordu, j'ai pas laissé une seconde croire que je pensais que ça pouvait être vrai, je suis pas rentré dans son jeu, il n'y a qu'une version qui tienne, c'est la première, le complot dégueulasse contre Teddy, VOUS COMPRENEZ ?

De notre rencontre avec l'acteur, nous avons gardé une photographie, prise par ma copine, que je trouve plutôt réussie.

Il y a l'essentiel dans cette photo et en même temps pas grand-chose : la star, mal cadrée - imprévisible - mais bien encadrée, qui se dérobe à l'objectif, comme au photographe. Une image dont la place serait visiblement dans la corbeille, ratée donc réussie, qui si elle avait été réussie aurait certainement été ratée. Sans aucune espèce d'intérêt aussi bien pour un paparazzi, que pour de la photographie "officielle" ou pour quiconque s'attend à voir ou vérifier ce que nous avons vu. La nature du sentiment bien réel rencontré s'inscrit ici à la surface de l'image, dans un mouvement qui rend la star très proche en même temps que fuyante.

Quelques jours plus tard, lors d'une visite à la Hamburger Bahnhof déjà évoquée ailleurs *, quelques minutes avant la fermeture des portes, nous tombons sur une photo de Jean-Luc Godard au milieu d'une installation rassemblant de manière volontairement indistincte des photographies en noir et blanc de célébrités, ou pas, issues de fictions, ou pas. Entre quatre murs blancs, Wilhelm Schürmann expose sa collection de photographies de 1914 à 1997, sous le titre Someone Else with My Fingerprints *, notamment autour des thèmes de l'identité, du transfert d'identité, des rôles modèles.

Schürmann procède, avec ses photos prises par d'autres, en mélangeant différents genres, différents régimes d'images. Il crée l'interrogation et brouille les pistes par un agencement extérieur aux photographies, donc par montage, là ou une Cindy Sherman (celle des années 70) travaille, pour obtenir le même résultat, directement à l'intérieur de ses cadres, immortalisant ses modèles dans des situations typiques de fictions (de genres cinématographiques). Godard, qui pose sagement à la manière des stars qui jouent parfois dans ses films lors de séances photos, se retrouve au-dessus d'Adorno et avec à sa droite Leni Riefenstahl, qui eux ne posent pas du tout. Ils sont pris sur le vif, dans un instant de leur vie qui ne pose pas pour l'éternité. Pour autant, toutes ces ombres qui se découpent devant nous racontent des histoires singulières qui peuvent également devenir communes. Les montreurs de marionnettes deviennent à leur tour marionnettes et il ne tient qu'à nous d'écrire leur histoire au fil de l'exposition, avec leurs identités propres ou en tant que personnages tous autres, pourquoi pas renommés pour l'occasion. Nous irions peut-être jusqu'à tromper notre être en laissant un bout de nous-même dans l'une ou l'autre de ces silhouettes.

La photo prise de Leonardo Di Caprio offrirait une autre possibilité pour sortir du partage star/inconnu. Non pas une forme d'anonymat retrouvé sur le mur de célébrités, mais une indistinction dans le cadre, encore d'un autre ordre que celle de Cindy Sherman (qui partait de l'anonyme mis en scène pour arriver à la star). Un "flou" naturel, c'est-à-dire pas un faux flou travaillé - au zoom, par exemple - et malsain qui en montre assez à la manière des photos de paparazzis, ouvrant par sa puissance d'évocation la photographie à tous les possibles, y compris que la célébrité ne soit pas qui l'on a cru, ou pourrait croire (selon les dires de son photographe), qu'elle était.

Cette photographie, j'hésite à vous la montrer.

Illustrations : After Hours (Martin Scorsese), Télèphe : Eumène II : Scène non identifiée de la jeunesse de Télèphe - Frise de Télèphe au musée de Pergame (anonyme), The Cameraman (Buster Keaton), Stella By Starlight (Miles Davis, Wayne Shorter, Ron Carter, Herbie Hancock, Tony Williams).

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