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TEXTES LIÉS


Hirondelles d'or (et drôles d'oiseaux)



De la communication




Tombé sur une réclame de La Fémis pour un séminaire "Ce que le cinéma fait avec internet" sous la direction de Jean-Michel Frodon. Trois choses frappent.

1/ La moindre, encore qu'un titre ouvre toujours sur l'horizon encore inconnu de ce qu'il annonce : la mocheté du titre choisi pour ce séminaire. L'usage de la formule "faire avec" parait totalement mal venu ici. Suivant l'amusante formule de Godard, le cinéma "est" peut-être quelque chose, "peut" quelque chose, "veux" quelque chose, mais ne "fait" rien "avec" qui ou quoi que ce soit. Avec un pareil titre, on se voit déjà dans une plaidoirie pour la cause d'une relation de couple apparemment foireuse.

2/ Le contenu du laïus visant à présenter le séminaire signé Frodon. Celui-ci a recours à un jargon fort laborieux. Je cite : "Relation massive du cinéma avec internet" [Je souligne] ? Une fois encore, cela n'a absolument aucun sens, si ce n'est conforter dans l'idée que l'ancien directeur de la rédaction des Cahiers (période dont on retiendra, entre autre, qu'elle a consisté à saper le développement original de la revue sur internet qui avait joliment commencé avec Tesson au début des années 2000) est certainement l'auteur de l'imbitable titre du séminaire. Plus important, la part négative que Frodon laisse planer sur les relations qu'entretient le cinéma avec internet : il y est fait mention d'"inquiétudes", et de "dangers". Les mots ne sont pas légers, l'heure est probablement plus grave qu'on ne le pense pour le cinéma et les réjouissances ne sont pas seules de mise. Comme si un petit plaisantin malintentionné s'était amusé à foutre un cafard entre deux petits-fours lors du cocktail de l'ambassadeur (ou de la Fémis). De quoi plomber l'ambiance. On voit déjà le spécialiste, la mine blême, venir nous annoncer, un dossier gros comme ça sous le bras, qu'internet c'est aussi le règne de l'illégalité qui tue les droits d'auteur, des forums et autres blogs, espaces Gomorrhéens où des individus sortis de nulle part écrivent tout et n'importe quoi sur les films, et, crime absolu, revendiquent parfois une légitimité critique que les professionnels de la profession ont perdu depuis bien longtemps.

"Côté vent, en un éclair, je suis recouvert de neige comme un sapin. Je bénis ma casquette ! De vieilles photos jaunies représentaient les derniers Navajos emmitouflés dans des couvertures et recroquevillés sur leurs chevaux, allant se perdre à jamais dans la tourmente. Cette image sans cesse présente à mon esprit me donne un regain de force."

Werner Herzog, Sur le chemin des glaces.

3/ D'où le troisième étonnement, vous allez voir, en corrélation avec le second : la liste des personnes invitées à participer à la conférence intitulée "relais critiques, festivals" (juste avant la rencontre sur le thème des affaires, de la "promotion" !). On pourrait s'attendre à voir mises en avant de ces signatures nombreuses qui contribuent, sur internet, à faire partager leurs regards et leurs pensées sur le cinéma aussi indépendamment que possible. Eh bien non ! Quatre invités, quatre personnes qui écrivent effectivement sur internet mais qui sont toutes (comme évidemment précisé) représentatives d'une institution : Le Ciné-club de Caen, les Cahiers du Cinéma, Le Monde, et le Festival de Cannes. Des choix somme toute assez représentatifs des ramifications institutionnelles enracinées aujourd'hui profondément dans la critique "officielle" et qui rendent, d'emblée, factice toute tentative de réfléchir un peu sérieusement sur les enjeux de la critique de cinéma sur le web (sujet qui pour le coup, à mon sens, a bien peu d'intérêt). Que Frodon entretienne des liens étroits avec les médias représentés (invité régulier du Ciné-club de Caen, ancien directeur de la rédaction des Cahiers à l'époque où la revue était encore aux mains du journal Le Monde) renforce cette évidence que le fonctionnement de tout réseau institutionnel repose sur la reconnaissance réciproque et le renvoi d'ascenseur en vase clos (et creux).

Voilà, bon, c'est juste quelques mots d'un non invité et non invitable (qui ne s'en porte pas plus mal)… tout cela n'ayant, en définitive, rien à voir avec le cinéma. Du moins, cette description de ce qui se joue dans ce milieu précis n'est-elle qu'un reflet de quelque chose de beaucoup plus général.

Notons que la réunion de la critique et des festivals dans l'intitulé n'est pas du tout hasardeuse. En effet, j'ai trouvé cela dans une autre réclame reçue par mail, le Festival de Cannes propose désormais le prix de la (toute) jeune critique avec le partenariat d'Arte et du magazine Première. Un petit groupe de lycéens français et allemands va pouvoir se mettre dans la peau des plus tout jeunes critiques pros (Cannes oblige, nœuds pap' et robes de soirée de rigueur) qui couvrent le festival. Un prix sera remis à un film par les critiques et, à leur tour, les meilleurs critiques recevront également leur prix (un pour les français, un pour les allemands : tout le monde il est content). Le noteur noté, l'école qui parle à l'école. Toujours la bonne vieille récompense, la méritocratie, le signe ostensible de l'institutionnalisation de la critique embarquée très tôt, pour le pire, dans le même bateau que l'art. Pour autant, je crois, inutile de s'alarmer. La critique de cinéma n'est aucunement menacée, elle se joue simplement ailleurs (poussant, entre autre, un peu anarchiquement dans maintes anfractuosités du web), sur un autre plan que celui du consensus vers lequel les pouvoirs institutionnels et leurs gardiens du temple zélés tentent de la ramener par tous les moyens.


P.S. : Le forum du site des Cahiers du Cinéma est désormais fermé, dernier acte tragi-comique attendu pour un espace de discussion virtuel du début à la fin calamiteusement accompagné par la revue. C'est une base de données importante de la pensée critique du cinéma construite autour de l'échange sauvage entre néophytes qui disparaît avec cette fermeture, qui ne survivra donc pas à ceux qui y avaient contribué. Dès 2006, à son ouverture, j'y avais fourbi mes premières armes critiques, affûté mes griffes, bien accompagné y compris dans l'adversité.

Illustrations : Detective Dee (Tsui Hark), Shining (Stanley Kubrick), photographie de la dépouille de Big Foot et de ses assassins (Department of Defense. Department of the Army. Office of the Chief Signal Officer, 1890).

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