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BUTINAGE PRINTANIER



Deux fusionnent en un



Un film aura massivement occupé les écrans des salles de cinéma chinoises cet été. Il ne s'agit pas de The Last Airbender ou de Inception (pas encore sortis en Chine), mais de Aftershocks réalisé par Xiaogang Feng. Le film raconte le parcours d'une famille disloquée après le tremblement de terre meurtrier de Tangshan en 1976, en partant des quelques heures qui ont précédé la catastrophe et en remontant jusqu'à nos jours. Production 100% nationale avec des effets spéciaux de l'apocalypse qui n'ont rien à envier à ceux d'Hollywood, il est probable que le matraquage médiatique qui a accompagné la sortie de cette méga-production relève simplement auprès du public de l'exaltation du sentiment national. Il en va un peu différemment. Ou plutôt, cet appel de concurrence avec les blockbusters hollywoodiens, se double d'un message à usage local.

Ce long-métrage s'inscrit tout à fait dans la tradition typiquement états-unienne des films "catastrophe". Ses caractéristiques correspondent à son courant majoritaire le moins enthousiasmant, qui n'envisage l'après-chaos que sous l'angle idéologique de la restauration de valeurs conservatrices (1). La catastrophe, au lieu de déplacer, même imperceptiblement, la tectonique des possibles, ouvrant sur un monde nouveau bâti sur les ruines du précédent, engloutit au contraire dans son ordre inéluctable des choses (bien commode) l'après-coup en lui faisant endosser les traits d'un retour à l'identique (2). Aftershocks prétend pourtant nous conter l'éclatement d'une famille suite à un terrible séisme, mais comme tout ce qui relève de l'idéologie, il s'agit d'un leurre. Le film est en réalité entièrement tendu vers ce qui va, in fine, pouvoir resserrer et cimenter les liens anciens : la patrie, la famille. L'application mise par Xiaogang Feng à édulcorer et passer au plus vite sur les singularités des parcours individuels de personnages justement placés dans des situations nouvelles est un indice précurseur de la manière dont l'histoire va se conclure.

Toutes les divisions s'opèrent dans les larmes et la tristesse, la division du un en deux étant systématiquement envisagée comme un véritable chemin de croix que les conventions sociales stigmatisent à gros traits. Le film est un film de fusion, de réconciliation, deux ne devant en définitive plus former qu'un, jusqu'à la fin où la fille accepte de faire le geste symbolique de promettre à sa mère de rejoindre le tombeau du père disparu lorsqu'elle mourra à son tour.

A la fusion individuelle, s'ajoute la fusion propagandiste du peuple unanimement soudé derrière son gouvernement et son armée. Ici, la ressemblance entre certains passages du film et les images vues et revues à la télévision lors des tragiques catastrophes récentes qui ne cessent de s'enchaîner ces derniers temps en Chine (sècheresses, inondations, glissements de terrain..) est frappante. Hordes de soldats qui travaillent d'arrache-pieds dans les décombres, défilés spectaculaires de militaires portant le deuil, population solidaire n'ayant de courage que pour combattre les désastres de la catastrophe de manière salutaire. Tout y est. La Chine semble, elle aussi, s'offrir le luxe bourgeois de la propagande en IMAX, nom de la technologie "révolutionnaire" que vante la promotion du film (3), et ne lésine pas sur les moyens pour baigner celle-ci sous les larmes des spectateurs dans un politiquement abscons "communisme des affects" (pour reprendre l'expression de Paul Virilio).

Lors de la promotion d'Aftershocks, la fillette (interprétant dans le film le rôle de la survivante miraculée) pleure à son tour devant les caméras de télévision lorsqu'on lui demande de raconter son tournage, nous indiquant la voie des larmes à suivre devant le film. Visiblement elle est sincèrement émue et marquée par la reconstitution dans laquelle elle a dû jouer, à moins que cette petite ne soit déjà une grande (actrice) ?

(1) Pour une première approche critique des films catastrophe de ces dernières années, nous renvoyons le lecteur au texte "Sur la route, lettre ouverte" (Spectres du cinéma #4*, p. 30). Notons également que le film s'inscrit assez bien dans ce que nous pourrions appeler les films "monuments". Aftershocks se clôt d'ailleurs sur des images du monument aux morts construit récemment à Tangshan en hommage aux victimes du tremblement de terre. Les blocs de marbre noir monolithiques enfoncés dans le sol, dans lesquels sont gravés les noms des milliers de victimes, inamovibles, donnent la forme du film ainsi que la matière avec laquelle sont faits ses plans commémoratifs.

(2) Cette tendance a été décrite, non sans humour et brio, par Jerzy Pericolosospore dans un texte consacré au film The Road (2009) de John Hillcoat sur son blog*.

(3) Il faudrait un jour étudier de plus près ces nouvelles technologies dont les noms sont constitués d'un tas de chiffres et de lettres ésotériques en majuscule très impressionnantes, peut-être pour retomber sur des "nouveautés" pas si "révolutionnaires" que cela. Il en va de même pour tous ces appareils domestiques 3D qui arrivent sur le marché, ne contenant souvent en réalité aucun apport technologique. Une publicité pour ces télévisions, qui prête à sourire, circule actuellement en Chine sur laquelle on peut voir un Bruce Lee en image de synthèse nous dire : "Don't watch me, feel me". On voit mal ce que l'on pourrait "sentir" de la grâce de l'acteur-athlète avec cet ersatz muni pour l'occasion d'une peau neuve et de mouvements générés par ordinateur. Le pantin qui nous parle est à l'image du matériel vidéo pour lequel il a été conçu : de l'ancien déguisé crapuleusement en nouveauté. Cette histoire rappelle le chengyu chinois "zhao san mu si".

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