ACCUEIL ARCHIVES FORUM CONTACT


TEXTES LIÉS


CINDY LOU



Chavirer avec la flibustière des Antilles



Comment présenter ce film en couleur de Jacques Tourneur à ceux qui ne l'ont pas vu ? Parler de huitième merveille du monde ? Non, ce titre, Louis Skorecki en adorateur (communicatif) de la première heure du cinéma tourneurien l'a déjà décerné à un autre de ses films : The Leopard Man. Peut-être faut-il simplement rappeler le génie du réalisateur et de ce film en particulier ?

Le monde des spectateurs de cinéma se divise en trois parties. Il y a ceux qui ont déjà vu un ou plusieurs films de Jacques Tourneur, chez chacun d'eux règne une joie incommensurable. Joie résultant, j'en témoigne, du trajet déjà parcouru autant que de savoir encore nombreux les nouveaux chemins à explorer en compagnie des films non vus de l'auteur ! Puis il y a ceux qui connaissent tout Tourneur, mais avoir vu tout Tourneur (j'imagine que) c'est malgré le "tout" ne jamais avoir tout vu. Cinéma exceptionnellement affectif qui, plus est vu, demande toujours plus à être visité. Cinéma demandant l'attention la plus totale à chaque nouvelle rencontre, l'amour le plus fou. Et enfin il y a ceux parmi les spectateurs qui ne connaissent encore aucun de ses films, qui doivent faire le premier pas, avant de basculer.

Chavirer avec Anne of the Indies par exemple…film repassé (mais toujours en plis !) en salle en France il y a quelques années, dans certains cinémas lors de séances jeune public… film disponible en DVD et en DIVX pour tous les pirates moussaillons du web…

L'un des aspects qui ne frappe pas nécessairement dès la première vision du film, c'est le rôle du Sheba Queen, le bateau de la flibustière Anne Providence (Jean Peters). Celui-ci n'est pas abordé comme "un personnage" (comme on le dit parfois du traitement d'un décors pour certains films) mais semble être envisagé par Tourneur comme scène mouvementée, miroir de la psyché de son capitaine féminin. Voici quelques pistes afin de se frayer un passage dans cette idée – renforcée par le très subtil chapitrage du film.


Tout d'abord nous est introduite l'attitude guerrière d'Anne Providence. Elle n'est pas seulement pirate, elle nourrit aussi une haine sans limite pour la flotte anglaise. On apprendra qu'il s'agit pour elle, suite à une blessure intérieure profonde (la mort de son frère), de faire payer encore et toujours les anglais. Un caractère revanchard qui la pousse à désirer leur chute à tous. Tourneur nous montre les images saisissantes de la planche des condamnés du bateau et de l'équipage qui y fait tomber à la mer les prisonniers anglais les uns après les autres. Seul le frenchy Pierre François (Louis Jourdan) sera sauvé mais n'échappera pas à la claque du capitaine qui tolère mal que l'on puisse oublier qu'on se trouve sur son embarcation.

Plus tard, Pierre François accepté comme premier maître du Sheba Queen, fera une entrée nocturne discrète sur le bateau après une escapade à terre. Cette entrée en catimini sur le bateau n'est pas sans évoquer la façon dont le marin français semble s'infiltrer progressivement et sans crier gare dans l'esprit d'Anne Providence. Sentiment peut-être confirmé plus loin lorsque dans une scène adorable nous voyons la flibustière en chemise de nuit tourner et se retourner dans son lit, se lever, incapable de dormir. A cette attitude au moins deux raisons possibles, Anne ne supporte pas de dormir sur la terre ferme ou bien elle est tiraillée par quelque chose qui couve et brûle en elle : son amour pour le frenchy. On peut aussi faire se recouper les deux hypothèses et voir en l'absence provisoire du Sheba Queen une évocation de l'incapacité provisoire d'Anne à manœuvrer les sentiments forts et nouveaux qu'elle éprouve pour Pierre François.


Cet épisode est inclus dans la longue séquence de carénage du bateau. on y voit les marins s'appliquer à nettoyer sa coque (ne continuent-ils pas hors champ ?), racler les coquillages et autres déchets qui s'y sont collés au cours des multiples voyages effectués et qui ralentissaient sa vitesse. Ce nettoyage n'est pas si anodin qu'il y paraît car que se passe-t-il à "hauteur de personnages" dans cette fameuse séquence. La flibustière renie Barbe Noire, celui qui l'a faite ainsi, qui lui a appris à se comporter comme un homme et à réfréner ses pulsions féminines ("I thought I've learned you never put your trust on any son of adam") et lui a fait perdre trop de temps sur le terrain de l'amour. Si le bateau caréné retrouve une coque comme neuve, on peut dire que Anne, elle, se défait de ses anciens attributs pour connaître une accélération subite autant que sublime de ses rapports avec Pierre François.

Les plans assez longs sur le visage de Jean Peters (qui joue la flibustière), sublimes, débarrassés du ridicule du surjeu, font vivre aux spectateurs les émotions intimes du personnage d'une façon intense. Que l'on pense notamment à celui à la fin de la séquence du combat à l'épée dans la taverne avec Barbe Noire, qui nous révèle déjà beaucoup de choses : sa petite frustration amoureuse que Pierre-François soit parti avant la fin de son combat à l'épée, qui n'était donc ni plus ni moins qu'un jeu un peu enfantin (mais avec ses propres "armes" de séduction) destiné à le séduire. Où encore la terrible indécision qui se lit sur son visage en fin de film avant qu'elle ne fasse un choix qui lui sera peut-être fatal. Ces nombreux courts plans filmant le visage d'Anne Providence sont à rapprocher des plans du Sheba Queen qui émaillent le film. Tandis que les vents chauds gonflent et creusent les grandes voiles blanches du bateau naviguant dans les eaux des Caraïbes, les sentiments tourbillonnants que son capitaine éprouve au cours de son aventure sculptent légèrement son visage qu'il nous est offert d'aimer infiniment sur l'écran, lors des jours de gloire, comme des nuits de folie.


Bien sûr, il s'en passe des choses sur le pont du Sheba Queen durant le film, des actions qui souvent peuvent être perçues comme des mouvements de la pensée d'Anne Providence (comme ce dernier combat acharné à l'épée en fin de film) mais il y a un lieu qui mérite une attention plus particulière. Il s'agit du lieu clos de la cabine du capitaine. En ce lieu et en ce lieu seul, point névralgique du bateau, la caméra de Jacques Tourneur devient flottante. Le vacillement de l'image en l'habitacle d'Anne semble là pour témoigner, par la mise en scène, des errances mentales de celle qui en habite le lieu. Errances provoquées par ceux-là même qui s'y voient convoqués suivant son bon désir. Tout le cinéma de Tourneur est dans cette légère ondulation, expression cinématographique de l'incessant déplacement du centre de gravité émotionnel des personnages dont il nous conte l'histoire.

On le voit, qui aura raison d'Anne, aura raison du Sheba Queen et vice-versa. C'est justement la fin du film.


*