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Histoire de fantômes japonais





Quatre gamines jouant ensemble, assistent en plein jour à l'enlèvement de leur copine, qu'elles retrouvent assassinée dans le gymnase de leur lycée, non loin de là. Les quatre fillettes n'aident pas la police en ne lui donnant aucune information sur la personne (qu'elles ont pourtant toutes vue) qui a enlevé la victime. La mère de celle-ci rassemble les quatre enfants témoins et leur promet, avec ce qu'il faut d'autorité, qu'elle ne les oubliera jamais et qu'elles devront toujours expier leur comportement tant qu'elles n'auront pas trouvé un coupable pour ce meurtre.

Cela pourrait vous faire penser à un scénario de quatrième zone, que seul un auteur un peu en panne d'inspiration pourrait décider de tourner ? Eh bien vous n'auriez pas tort !

Il s'agit du pitch d'Atonement (Shokuzai en version originale), la série télévisée (en cinq épisodes) réalisée par Kiyoshi Kurosawa, qui est passée sur les écrans japonais entre début janvier et début février 2012. Les quatre premiers épisodes se déroulent 25 ans après le drame, suivant chacun l'un des témoins maudits du drame. Chaque fillette a grandi dans le souvenir traumatisant de cet évènement qui a marqué leur jeunesse. C'est psychologique, et rien ne peut arrêter la psychologie. Nous sommes donc invités à assister à un déferlement de comportements pathologiques émanant de personnages aux contours flous, qui de victimes peuvent devenir coupables et vice-versa, qui sont autant de miroirs d'une corruption souterraine, naturaliste et quasi-généralisée de la société.

Tout y passe : meurtre, fétichisme, pédophilie, autodéfense paranoïaque, inceste, viol… Ces actes qui gangrènent la société sont pour la plupart imputables à de petits sentiments humains dont Kurosawa aime à user et abuser. La jalousie, la culpabilité, le ressentiment, le remord minent des personnages à le recherche d'une ultime rédemption pour les actes qu'ils ont commis. Les différents épisodes laissent un sentiment de malaise, évidemment voulu par le cinéaste. En effet, Kurosawa fait en sorte que toutes ces choses déviantes se déroulent dans une atmosphère anodine, dans un cadre cosy dont l'ambiance instillée par la bande son est trop décalée et inquiétante pour ne pas calculer précisément ses effets, dont les couleurs dominantes sont un gris et un kaki (usage de filtres) proprets, mornes et sans extravagance.

Kurosawa adapte parfaitement ses talents de metteur en scène au petit écran. Son travail est déjà on ne peut plus rodé au cinéma, il ne peut manquer dans ces conditions de dérouler par paresse la même panoplie lorsqu'il s'attaque à une série TV. L'évidence avec laquelle il passe de l'un à l'autre en est presque troublante, il n'y a que ses fidèles fantômes et autres ectoplasmes qu'il ait ici laissé sans doute provisoirement au vestiaire. Il est bien possible que ce qui mette d'abord mal à l'aise soit la manière même dont Kurosawa se repaît (et nous demande de se repaître avec lui) de ces situations et rebondissements tirés d'une psychologie de comptoir. Ce scénario bourré à craquer de culpabilité et de vengeance (Retribution barbotait déjà à outrance dans ces eaux croupies là, dans un autre scénario d'expiation des témoins coupables) est particulièrement lourd à digérer. Il devient, en particulier, carrément imbitable dans le dernier épisode de la série où les raisons du meurtre de la fillette s'éclaircissent laborieusement à coup d'explications longues et franchement tordues, où prédomine encore un vif sentiment de dégoût face à tous ces rebondissements pleins de ressentiment.

Certes, le cinéma peut être affaire de rédemption et de grâce, mais l'est-il à la manière dont procède Kurosawa ? Sans doute que non, d'abord dans la mesure où il privilégie ici l'expiation (atonement) à la rédemption. Je ne troquerais pour rien au monde le final de L'Appât (le film d'Anthony Mann), ou encore la scène de Vivre sa vie où Karina est face à la Jeanne D'Arc de Dreyer, avec les expiations en chaîne d'Atonement.

Pourquoi ? Parce que la rédemption ne peut advenir à l'image que dans un moment de grâce mystérieux et (pour la bonne raison qu'il est) proprement inattendu (quand bien même il peut découler, comme dans le cas du film de Mann, du processus classique de la fable aristotélicienne) qui, dans le même mouvement que le personnage, nous emporte pour toujours. Au lieu de cela, Kurosawa prend un malin plaisir à cultiver une certaine bassesse qui vise à maintenir l'expiation des personnages chevillée aux instincts les plus bas et vils, à en faire un véritable programme répété, un gimmick.

De façon contradictoire, la construction des épisodes semble aussi rassurante pour Kurosawa que le montage d'un meuble IKEA, alors même que l'interrogation et le doute devraient être les piliers de cette série qui se propose d'explorer des faiblesses bien humaines. Il se donne d'emblée un cadre artificiel (le scénario tiré par les cheveux évoqué au début) qui place chacun face à un sommaire "tous coupables", et à une dette qui se trouve être n'importe comment infinie.

Il faut insister et signaler l'ineptie de tels produits face à la puissance formaliste, politique et intellectuelle de tout un pan du cinéma japonais des années 60, 70. L'inconscient en friche a disparu, remplacé par un travail laborieux et formaté de storytelling (on pense bien sûr à la panne d'écriture du personnage de Loft). Nihilisme le plus détestable qui soit, celui du segment commercial et de la loi de marché. Le vrai ressentiment qui traverse les dernières œuvres de Kurosawa se trouve peut-être là, finalement. Dans cette impasse créatrice où ses géniaux prédécesseurs d'avant-garde le harcèlent et le ramènent sans arrêt.

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