ACCUEIL ARCHIVES CONTACT


TEXTES LIÉS



Enfances chinoises (I)




Mama (1990, Zhang Yuan) a marqué l'émergence de la sixième génération de cinéastes chinois car il proposait un regard singulier sur l'enfant du film atteint d'autisme, entre le documentaire et la fiction. À une époque où il était encore difficile d'évoquer ce sujet et sous cette forme-là, Zhang Yuan esquissait un portrait complexe et ambigu de l'enfant et de sa relation avec sa mère, son point de vue (et, donc, celui des spectateurs) étant clairement au côté de l'enfant profondément incompris par son entourage.

Au contraire, Zhang Wei avec Destiny (2017) torche un «film dossier» en adoptant le point de vue des parents affligés qui recherchent une solution pour leur fils. L'enfant autiste n'entre jamais vraiment dans le champ de vision du cinéaste, sinon de manière extrêmement caricaturale et simpliste (lors de ses crises passagères). La manière dont les campagnards séquestrent et maltraitent un autiste est aussi extrêmement caricaturale pour nuancer la démonstration (soit : «en ville il faut encore qu'on évolue, mais c'est encore pire chez les bouseux arriérés !»).

Quand Zhang Yuan s'intéressait au cadre social instable de l'enfant, Zhang Wei se polarise, lui, sur la question de l'hérédité qui est beaucoup plus rassurante car ne remettant pas du tout en cause les comportements de la famille, noyau forcément uni autour de l'enfant. C'est qu'il s'agit avant tout d'utiliser le cinéma pour émettre une revendication sociale, certes louable (soit : «notre enfant a le droit d'étudier avec les autres enfants») même si celle-ci s'exprime au mépris représentatif de la « victime », plutôt que d'interroger les spectateurs et de leur laisser saisir la complexité de l'autisme à travers des personnages cinématographiques échappant à la caricature épaisse.

Au final, le film s'enferme de façon douteuse dans sa propre contradiction. La mère revendique obstinément la possibilité pour son enfant d'étudier avec les autres quand le film travaille contre elle à nous prouver que c'est impossible tant il est différent. Ainsi, l'effet même de revendication s'en trouve curieusement annulé. Il est alors logique que dans les dernières minutes du film, la télévision reprenne in fine le dossier en main pour le boucler, et triomphe là où a malheureusement échoué le cinéma.



Angels Wear White (Vivian Qu, 2017) est à l'opposée d'un film comme Destiny, qui parlait de l'autisme en restant uniquement au niveau des parents et sans jamais s'intéresser aux enfants qui restaient au rang de victimes médiatiques simplistes prêtes à être défendues par la TV à la fin du film. Au contraire, Vivian Qu place les enfants au centre de son film, et leur rend justice par son regard singulier de cinéaste (et non de journaliste). Le geste le plus fort consiste probablement à avoir choisi une autre enfant (plutôt une adolescente) comme détentrice et révélatrice de la vérité sur une histoire glauque d'abus sexuel sur mineurs d'un chef d'établissement scolaire privé perpétré dans l'hôtel où travaille l'adolescente et dont elle est témoin. Cette jeune fille se trouve (quasiment, car elle est encouragée par une avocate) seule à devoir faire apparaître la vérité au milieu d'adultes englués dans une société hiérarchisée hypocrite, incapables de prendre la moindre responsabilité pour dire ou même chercher à savoir précisément ce qu'il s'est passé.

Comme le montrent bien sans parole les premiers plans du film où l'on voit l'ado faire son travail avec application dans l'hôtel, celle-ci fait preuve d'une maturité et d'une responsabilité absentes chez celles et ceux qui l'entourent, tout en étant encore dans les interrogations propres à son âge. On pense, par exemple, à la très belle scène de trouble nocturne où elle découvre le tatouage sur la hanche de la jeune femme qui travaille avec elle à l'hôtel, lorsque celle-ci est assoupie à ses côtés. La réalité singulière d'un corps de femme lui apparaît soudain différente du modèle uniforme de la grande statue de Marilyn Monroe au bord de la mer qui attirait sa curiosité au début. Scène magnifique suivie d'un long mouvement filmant les circonvolutions des tuyaux du toboggan de l'enfance qui semblent se mêler aux formes complexes du tatouage. En bref, il s'agit là d'un véritable personnage de cinéma qui n'est pas sacrifié au profit d'un discours médiatique intéressé ou d'une représentation naturaliste asséchée de tout imaginaire.


Marilyn Monroe, c'est le sex-symbol par excellence, un des symboles de la libération du corps de la femme à l'occidentale. Mais c'est aussi, du coup, la grande fragilité face aux avances encombrantes des hommes. C'est la «femme-enfant», comme on l'a beaucoup appelée (cet oxymore valant beaucoup mieux que le surnom de «poupée»). C'est la femme devenue star mondiale et qui venait d'un coin perdu des USA. C'est un personnage intégralement ambigu, ambivalent. Et, sous sa statue, l'adolescente venue de nulle part (et d'ailleurs sans-papiers) qui questionne le monde (elle filme avec son portable sous la jupe de la statue de Marilyn, comme l'écran de surveillance où se déroulent des choses étranges, ou encore la mer la nuit) peut aimer à se reposer et se sentir à l'aise, elle peut même s'identifier (sans pour autant, peut-être, savoir de qui il s'agit, l'allure de la statue suffisant). Monroe, ce sont aussi les secrets présidentiels sur l'oreiller, lorsqu'elle fréquentait le président Kennedy. Tout comme la jeune ado du film, l'actrice connaît à un moment de sa vie des secrets dangereux et compromettants. Nous touchons ici au motif personnel de la cinéaste. Déjà dans son film précédent kafkaïen (Trap Street, 2013), il était question d'espionnage et d'une clé USB «perdue» qui contenait des documents secrets.

A la fin du film, la statue de Marylin Monroe est déboulonnée et enlevée du bord de mer. Le lendemain, l'adolescente s'enfuyant sur un scooter habillée d'une robe blanche, rencontre la statue transportée sur un camion. Il y a dans ce final plusieurs niveaux de significations possibles : sur le plan de l'adolescente cela peut signifier affectivement son émancipation grâce à un modèle singulier (Marilyn) qui s'en va désormais. Les deux ne se croisent pas (mouvement antagoniste) mais vont dans une même direction, comme un accompagnement, ce qui est plus cohérent avec le chemin qu'elles ont parcouru ensemble durant le film, c'est plus doux. L'ado porte la robe blanche de l'actrice (mais pas la perruque blonde, ce qui ne lui fait pas perdre sa propre identité) et également les boucles d'oreille de sa partenaire à l'accueil de l'hôtel (identification à la «grande sœur», mais aussi signe des problèmes que connaît celle-ci avec les hommes et qui peuvent menacer l'ado à l'avenir). Sur le plan de la société, la cinéaste peut aussi évoquer discrètement (évidemment) les dangers d'un repli moraliste des autorités pour répondre à certains dérèglements de la société, car on peut imaginer que des consignes ont été données pour interdire cette statue provocante.

Les cinéphiles penseront, bien sûr, à une scène de Le Regard d'Ulysse (1995) de Theo Angelopoulos en voyant ce final.


Theo Angelopoulos évoquait en son temps la fin du communisme en Europe, Vivian Qu nous alerte sur le paternalisme moralisateur actuel des autorités communistes en Chine. De ce point de vue, le communiqué médiatique que l'on entend avant cette scène et qui nous dit que le Parti a pris en main et résolu le dossier rapidement en sanctionnant les coupables ainsi que les dissimulateurs de la vérités, est assez révélateur de cette société d'infantilisation où chacun ne doit compter que sur celui-ci pour tout résoudre, et non sur la société civile (famille, patron, policiers, médecins) qui ne compte que sur ses propres intérêts. Il est tout à fait possible que cela ait été ajouté au film malgré la volonté de la cinéaste, mais même dans ce cas-là, c'est un bon révélateur de la situation chinoise, car au même moment à l'image l'ado qui a fait son devoir ne semble pas du tout se préoccuper de ce message sonore. Les spectateurs ne sauront pas quelle est la source de ce message - radio ou télévision ? -, comme un ultime pied de nez à la représentation médiatique que la cinéaste a mis un point d'honneur admirable à esquiver dans son film.

A suivre...
*