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Après les aventures de Huang Feihong, et loin de ses contes fantastiques, Tsui Hark s'attaque à une nouvelle légende de la Chine médiévale : Di Renjie. Di Renjie est une personnalité historique qui a prêté son nom à de nombreuses histoires policières ; ses enquêtes romancées ont déjà fait, en Chine, l'objet d'adaptations en séries TV. Ce lettré (que Tsui Hark consacre assez curieusement connaisseur en Kung-fu), enquêteur de la cour à l'époque des Tang, possède une rationalité qui ne s'en laisse pas compter, surtout lorsque la mise en scène d'une série de crimes qu'il doit élucider cherche à jouer des croyances surnaturelles afin de brouiller les pistes. On a connu Tsui Hark plus porté sur les histoires de fantômes, même s'il semble que ses films les plus récents tentent de ramener une part non négligeable de rationalité dans l'occulte.

Dans Missing (2008), mélange bizarre de Grand Bleu et de message vaguement social proche de certains films de Kiyoshi Kurosawa, le cinéaste s'intéressait à une jeune femme surmenée qui était victime de visions. Ce long-métrage peut également être rapproché de Shutter Island. En effet, il s'agit d'un film déroulant une mise en scène "thérapeutique" pour le personnage principal (ce qu'on apprend à la fin mais qui est à peu près aussi téléphoné que dans le Scorsese) : une fille qui a "perdu la tête", qui a commis le meurtre de son futur époux dans les fonds marins et qui après ceci "vit dans son monde" via un dédoublement de personnalité. Les visions multiples se révélaient déjà être une succession de délires psychotiques, les sciences humaines pouvant justifier les visions a posteriori.

Di Renjie va résoudre une énigme qui s'annonce sous le signe de l'obscurantisme (le mystère du "feu fantôme") mais dont la solution se révèle être essentiellement liée à des conflits et des intrigues politiques autour de la future impératrice Wu. Un élément "surnaturel" reste tout de même, s'accroche dans les mailles du script bien huilé et mené tambour battant : l'acuponcture capable de provoquer des métamorphoses du visage. Ce détail a son importance, tant le film est lié au visage, à la face, la façade. Le film s'ouvre sur cet avertissement qui est presque une imprécation : "Derrière sa façade apaisée, le danger menace la capitale", et se termine sur l'image de l'impératrice qui échappe de justesse à la chute sur son palais du visage détaché de la statue monumentale qu'elle a fait construire à son effigie devant celui-ci.

L'imagerie et les stratégies du 11 Septembre sont, bien sûr, convoquées dans ce scénario où il est question de déstabiliser de manière terroriste une hégémonie par l'effondrement d'un des hauts symboles de son pouvoir. Il est sans doute possible de s'extasier sur cette parabole de plus livrée par la fiction cinématographique dans les salles obscures, Detective Dee n'étant certainement pas le film le plus désagréable à cet égard. Il conviendrait surtout de s'interroger sérieusement un jour ou l'autre sur cette obsession critique et/ou artistique (gimmick) qui depuis bientôt dix ans et un peu partout donne raison, consciemment ou inconsciemment, à la suprématie du spectaculaire sur ce(ux) qu'on ne voit pas dans l'imaginaire collectif.

Cette question se pose d'une autre manière, au niveau politique même, dans la logique étatique des USA : si le pays veut vraiment faire un geste pour les pays victimes des conflits qu'il a engagé contre eux en état voyou, pourquoi ne laisse-t-il pas, par exemple, le peuple irakien gérer de façon autonome ses puits de pétrole, plutôt que de construire une mosquée à ground zero ? Obama (pourquoi le président de la république, d'ailleurs ?) accrédite ainsi, d'une certaine façon, le délire religieux (et identitaire) va-t'en guerre et rassurant de son prédécesseur en tentant vainement de le réparer par ce coup d'éclat en même temps spectaculaire - et il semble donc de façon désespérante que seul ce mode de représentation puisse renaître de ground zero - et dérisoire, plutôt que de l'ignorer simplement. Il est probable que la gauche, comme l'extrême-droite, aurait à ce poser la question de la "victoire de l'ennemi", même si évidemment tout autre est l'"ennemi".

Toutefois, dans Detective Dee, de même que l'empire prospère (la façade), la crasse et l'obscurité bénéficient d'importantes ressources numériques lorsqu'il s'agit de dépeindre la face cachée de l'empire, les bas-fonds : le "bazar fantôme" où l'enquête mène les protagonistes. Di Renjie fait tomber les masques, révèle les desseins mortels des dissidents, comme ceux de la gouvernance. Se cachaient bien derrière un royaume aux traits apparemment paisibles la tyrannie sanglante, ainsi que la fronde barbare. Le numérique, à l'image de ces fluctuations et coups de théâtre politiques, ne sert pas seulement ici à lisser les peaux des visages (de la double Shangguan Wan'er, en particulier), il permet également de provoquer, par morphings, des changements successifs et brutaux de traits, et ceci au service imprévu et extravagant d'une pratique ancestrale telle que l'acuponcture.

Le cinéaste réalise un film plutôt carré, se fixant sur la trame policière, les rouages de son scénario, évitant ainsi les divagations du récit (voir les errements malheureux de mise en scène) saugrenues d'un film comme Missing. Le travail artistique est un régal pour les yeux. La caméra ne se perd pas en mouvements inutilement virtuoses, pas de tâtonnements au montage, comme c'était le cas dans les derniers films du cinéaste. Aux décors soignés, s'ajoutent des effets numériques qui paraissent souvent plutôt miniaturiser le cadre fastueux dans lequel se déroule une partie du film plutôt que d'en rajouter dans la grandeur (seule la statue monumentale, élément central du film, joue se rôle). Ainsi, curieusement, le numérique retrouve-t-il quasiment les atours de cet art ancien des maquettes mis au rebut par les studios avec l'arrivée des nouvelles technologies de représentation massive.

Le Di Renjie de Tsui Hark restera comme un personnage humaniste, frondeur mais qui ne concède pas, par mimétisme, au monstre qu'il combat ses pratiques cruelles. Personnage en quelque sorte, et une fois encore, à l'image du réalisateur,

Après le Huang Feihong de ses Il était une fois en Chine, en lutte contre l'impérialisme occidental sur le sol chinois, à la manière du réalisateur combattant en esthète, contre l'impérialisme hollywoodien. On connaît l'incapacité de Tsui Hark à s'acclimater aux manières des studios d'Hollywood dans les années 90 et son retour en Chine, sans opportunisme, contrairement à nombre de ses anciens petits camarades bien installés aux USA qui y reviennent encore de temps à autre - avec dans leur bagages le formatage qui va avec - pour tenter quelques bons coups (Ang Lee, par exemple).

pris entre contrainte fatale de rationalité et souhait de surnaturel, entre admiration pour la poigne de l'impératrice - la première de l'histoire chinoise -

La même année que Missing, Tsui Hark réalisait une comédie intitulée All about women. Ce film inepte mais plein de bons sentiments, qui manquait le sujet contenu dans son titre, renvoyait une image purement masculine et fantasmatique des femmes sur fond d'interminable débat hautement existentiel sur les vertus et les dangers des love potions aux phéromones. Sans que l'on comprenne vraiment ce que venait faire là cette fixation pour le filtre d'amour, il y avait de la part des femmes du film une sorte d'attraction/répulsion quant à une possible rationalisation scientifique de l'amour. On peut parler du scénario puisqu'il a été écrit par Tsiu Hark (et le coréen Kwak Jae-yong). Nous y retrouvions, entre autre, le conflit (tout féminin, comme chacun sait !) entre le talent et la beauté, qui fait l'objet d'une scène assez étonnante de Detective Dee. En effet, lorsque la future impératrice Wu fait part à Di Renjie des calomnies dont elle a fait les frais parce qu'elle est femme de pouvoir, qu'elle n'est donc pas comme les autres filles qui jouent de leurs charmes plutôt que de leur intelligence, un insert de quelques secondes nous montre, d'un coup, Wu Zetian jeune, en danseuse tournoyant dans une robe multicolore. La fascination teintée de méfiance du cinéaste à l'égard de ce personnage est du même acabit que celle pour la femme d'affaire bienveillante de All about women. C'est que ce féminisme-là, pur produit du mâle, ne parvient pas en définitive à se penser autrement que de manière étriquée, pris dans les rets d'une dépendance masculine bienveillante ou d'une prétention égalitaire à la médiocrité.

et sentiment de sagesse rebelle. Dans un autre registre (documentaire), Jia Zhang-ke proposait cet été, avec son nouveau film I wish I knew, un spectacle au ton à peu près analogue. Entre fascination pour "la nouvelle Chine qui prospère" et vagues soubresauts de méfiance à l'égard des moyens qu'elle emploie pour y parvenir.

La dégaine de prisonnier que Di Renjie traîne avec morgue tout le début du film, dans le palais impérial de son hôtesse-tortionnaire tirée à quatre épingles, est un véritable régal. En définitive son vieux partenaire de captivité, aveugle et rigolard, qui travaillait avec lui à brûler les décrets de l'empire avait raison : se retrouver à l'extérieur de la prison n'était pas nécessairement signe d'une plus grande liberté que d'être retenu à l'intérieur. Après avoir fait exploser la facticité propre à l'extériorité (le masque) et en paix avec lui-même, Di Renjie peut continuer à vivre, non résigné, dans un monde qui ne le voit pas (le "bazar fantôme") mais dans lequel lui-même peut se regarder en face. Difficile d'affirmer que son exemple est à suivre, il est en tout cas certainement à méditer.

Contre cette position de retrait radical apaisé, tournée vers soi, Slavoj Žižek stipule dans un récent article intitulé "Pour sortir de la nasse", que "la violence des opprimés est toujours légitime -puisque leur statut même résulte d'une violence - mais jamais nécessaire : le choix de recourir ou non à la force contre l'ennemi relève strictement d'une considération stratégique." Et d'ajouter qu'une contre-offensive ne semble qu'envisageable face "non à des mouvements financiers aveugles, mais à des interventions stratégiques mûrement pesées par les pouvoirs publics et les institutions financières; lesquels entendent résoudre la crise selon leurs propres critères et à leurs propres avantages." (Le Monde Diplomatique #680, Novembre 2010, pp. 1 & 22-23) C'est au risque de quelques sautes brutales - mais qui a dit que l'exercice critique était affaire de douceur et de tendresse ? C'est plutôt de celles-ci dont il faudrait avoir tendance à se méfier, qui lissent et brossent le crin - que le critique se doit de ramener politiquement, comme il le fait à un niveau sensoriel, ce qu'il puise de son expérience de spectateur sur le terrain du réel (et vice versa), afin que les deux ne forment plus des sphères séparées faisant le jeu des pouvoirs en place. Ce devrait être son ultime désir, c'est surtout son dernier espoir.

Lumière.

Sortie du cinéma en plein Pu Dong, quartier des affaires de Shanghai. A quelques pas de là, inquiétant et opaque, se dresse le Shanghai World Financial Center à la gloire du Capital. Est-il possible de le traiter avec la même indifférence feinte que lui nous toisant de haut ?

Illustrations : Detective Dee (Tsui Hark), I wish I knew (Jia Zhang-ke).

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