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SURVOL 2



La porte sous la clé de l'art



Un sentiment d'étrangeté s'empare du spectateur au fur et à mesure qu'avance Exit through the gift shop, et cet aspect énigmatique du film (qui ne doit en aucun cas être éludé, sous prétexte que l'on aurait lu un résumé du film avant, un communiqué de presse, ou que l'on en soit revenu après coup) ancre la démarche de Bansky dans une salutaire tentative d'extirper l'œuvre d'art contemporaine des différents types d'aliénations qui jalonnent son histoire.

Exit through the gift shop est un film dialectique, où les figures intrinsèquement liées de l'artiste et son double, l'imitateur (le singe), se "confrontent", précipitent, à deux, l'œuvre d'art dans une spirale néhantisante, qui, après avoir creusé son sillon en cours de film, éclate à la fin dans la stupeur de ses protagonistes en se répercutant positivement sur les spectateurs. Dialectique oui, didactique surtout pas ! C'est, au contraire, dans l'impossibilité totale de transmettre de lui-même le contenu de son art, que Banksy se tourne vers le personnage de Frank Getta en acceptant, d'abord, qu'il le filme au travail prétendument pour que les images jouent leur fonction, qu'elles gardent une trace de "ce qui est amené un jour ou l'autre à disparaître" (1), ensuite en l'encourageant à monter lui-même une exposition de street art. Le rôle que Banksy fait porter à la caméra omniprésente de Guetta, celui de témoin quasiment muet de son oeuvre, son refus de transmettre et faire partager à qui que ce soit son savoir artistique, entre nécessairement en contradiction avec sa proposition malicieuse faite à Guetta de monter son propre show (2).

C'est bien en cela que Banksy représente, selon Guetta (qui en fait en quelque sorte l'expérience à ses frais), une forme de "brain wash". Qu'elle soit un piège calculé (comme la réussite du show de Bansky était, selon lui, prévisible) ou non, l'invitation de l'artiste faite à son filmeur opère comme un miroir qui démystifie (l'artiste) en mystifiant (les spectateurs), révélant à Banksy une puissance vitale (pour créer) ainsi qu'une impuissance (pour décrire cette puissance). Alors que l'artiste "authentique" (3) se trouve en définitive fermement aliéné à son propre talent, son alter ego négatif, le bouffon accro, totalement décomplexé et dégagé de cette contrainte, affiche ouvertement toutes ses plus plates intentions à qui veut les entendre (de la même manière que les prix arbitraires de ses "produits"), ressasse trop expressément son tribut aux grands du passé qu'il pompe sans vergogne ("Warhol est mort et moi je suis toujours là"). Si tout cela sonne faux, c'est que Guetta fonce, lui, tête baissée vers une autre forme d'aliénation qui est le pendant de celle de Banksy, celle propre à la marchandisation de l'art.




Mais la figure ne serait pas achevée si, inversement, Banksy, s'emparant des heures de bandes vidéos enregistrées par Guetta n'en faisait pas un film tout à fait médiocre, une non-œuvre masquant le travail de montage épileptique et autiste de Guetta pour son film initial sur Banksy (Life Remote Control), aperçu pendant quelques instants. L'homme à la caméra, qui, au passage, ne pouvait trouver meilleur sujet que le street art pour satisfaire son obsession de filmer, pour pouvoir déambuler dans les rues et sur les toits des villes son inséparable appareil d'enregistrement en main (celui-ci renvoie cette pratique compulsive à la psychologie, à la disparition de sa mère dans son enfance, mais on peut aussi bien faire remonter son goût pour le filmage du quotidien aux intentions des précurseurs du cinéma), voit son matériel, filmé de manière assez anonyme (il affirme se faire "spectre" lorsqu'il filme les artistes), assemblé sous la patte de Banksy en un guilleret film de famille un brin mollasson (4).

Si Exit through the gift shop parvient malgré cela à tenir la route, c'est parce que la combinaison savamment agencée des deux positions (totalité qui ne fait pas vraiment oeuvre) représentées par Banksy et Guetta créée, le temps du film, une poignante suspension de celles-ci par épuisement dans l'extrême. Le spectre de cette totalité disgracieuse et inesthétique en diable, rogne et détruit, met, comme un pied de nez aux visiteurs de ses shows, aux collectionneurs qui achètent ses œuvres une fortune aux enchères, l'art contemporain face au néant (5), le relève de l'aliénation. La vraie "sortie", résultant d'une dialectique au travail, est bien par ici, et non dans la boutique de souvenirs comme le suggère le titre du film qui, comme son contenu, ne manque évidemment pas d'ironie.

Le "plus grand mouvement de contre-culture depuis le punk", affirme le commentaire à propos du street art. Cette phrase fait penser à un slogan publicitaire, ou à une citation issue d'un commentaire critique de la presse (ce qui est la même chose). Ne contient-elle pas pourtant, comme le film, une part de vérité dans son apparente platitude ?

(1) Fonction de conservation propre au cinéma dont le recours est immédiatement nié, dans le film même, qui ne montre quasiment rien des œuvres de Banksy, ne transformant pas le film en catalogue pour la postérité mais privilégiant de ne garder qu'une ou deux installations éphémères en plein air, dont la très courte apparition du mannequin déguisé en prisonnier de Guantanamo à Disneyland. L'enregistrement puis l'exposition aux spectateurs de cinéma des œuvres murales ne pourrait de toute façon, et Banksy en a certainement conscience, que dissoudre l'effet de choc éprouvé et voulu à leur découverte, effet essentiel à celles-ci. C'est pourquoi Banksy se livre à un tour de force magistral en suscitant par son film même, de par sa structure et son contenu, l'effet d'étrangeté, et non en le laissant reposer sur une simple exposition de son travail habituel qui contient pourtant les germes de cette exclamation portée contre la tradition.

(2) Que l'affirmation de cette impossibilité s'effectue ici dans une lumière contradictoire avec le fait que ces artistes ont plutôt vocation à travailler dans (voire parfois avec) l'ombre n'a qu'un intérêt secondaire, du moins ceci ne constitue même pas vraiment une contradiction tant la clarté de cette "lumière" reste obscure, ne levant en définitive aucune opacité fondamentale sur la production artistique de Bansky.

(3) Plus que son prix de vente exorbitant lors de la vente aux enchères, le commentaire du passant londonien qui reconnaît immédiatement l'oeuvre de Banksy dans la traditionnelle cabine téléphonique rouge pliée au sol et fichée d'une pioche, témoigne bien de cette authenticité. Cette originalité (parfois dans la répétition des motifs, ou des signatures) doit frapper instantanément, pareillement au graff que le passager tout à ses pensées entraperçoit soudain à la vitre du train en marche ; il est déjà loin derrière lorsque le souvenir de ses couleurs, de ses formes, ou de son message nous poursuit encore. Au contraire, les commentateurs du show de Guetta n'auront logiquement rien d'autre que différents noms d'artistes disparus à la bouche pour parler de ses œuvres exposées.

(4) The Radiant Child, documentaire paresseux de Tamra Davis sur Jean-Michel Basquiat sorti également en 2010, pot-pourri d'interviews et d'images d'archives, accumulation de toiles, n'a pas plus de valeur cinématographique mais plonge, au contraire d'Exit through the gift shop, l'artiste disparu et ses peintures dans des profondeurs institutionnelles mortifères, achevant de fixer (et figer) au présent son œuvre sur les cimaises des musées et des galeries. Le film suit ainsi une mouvance documentaire (mais pas seulement) qui se revendique comme héritière, mais de quelque chose de trop lourd à porter pour que le cinéma s'en trouve réellement concerné. Banksy, en redirigeant in extremis son film vers autre chose qu'un long catalogue d'œuvres ou un exposé sur la fabrication de celles-ci - voir note (1) - ne se rapproche-t-il pas d'un Godard qui, ces derniers temps, rappelle régulièrement son aversion pour l'idée d'héritage (alors même que, c'est un comble, d'autres * se font mousser en se chargeant à sa place de déballer leurs tiroirs de travaux et correspondances du cinéaste devenus, au passage, pièces à conviction).

(5) Les cœurs finaux de Tonight the Streets Are Ours, la belle et énergique chanson de Richard Hawley qui ouvre et clôt le film, cristallins, ont d'ailleurs quelque chose de hanté et de séduisant. Ils nous indiquent que "cette nuit les rues sont à nous" mais qu'elles sont, également, grosses de possibilités.

illustrations : Exit through the gift shop (Banksy), THe Radiant Child (Tamra Davis)

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