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LA MORT BLANCHE


LA MORT LUI VA SI MAL


IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI


RETRAITE ?!



Femmes au bord de la crise politique




Les portraits de Femmes du Caire de Yousry Nasrallah rappellent ceux que dressait en son temps Kenji Mizoguchi dans ses films. Le courage de femmes en lutte dans une société traditionnellement phallocrate y côtoie la lâcheté, la servilité et la mesquinerie de ses éléments masculins. Le film, tourné en 2008 à la veille de la révolution égyptienne de 2011, décrit, avant l'heure du soulèvement, un pays clivé qui vit sur le fil du rasoir. C'est à travers le prisme des médias, et de la télévision en particulier, que Nasrallah aborde cette période. Si le cinéaste nous décrit ce que peut la TV dans ses limites en de pareilles circonstances, nous devons évidemment également nous poser la question de ce que peut le cinéma. Notes et réflexions suscitées par quelques scènes clés de ce film passionnant de Yousry Nasrallah :


1. La première scène

Après un générique somptueusement kitch, nous sommes immédiatement immergés dans le cauchemar prémonitoire d'Hebba. "Il n'y a pas de porte !", hurle-t-elle en se réveillant, en sursaut et en sueur, sur la pourtant paisible image mentale de son mari qui dort encore à ses côtés. L'image rêvée coïncide avec la réalité. Seule la sentence prononcée par Hebba, agissant comme une légende sous une photographie, vient creuser l'écart de manière glaçante et vertigineuse avec cette réalité apparemment sans heurt. Ce rêve annonce d'emblée le double enfermement de la présentatrice de télévision : d'abord dans la tour de son moi, ensuite dans sa situation de couple avec son mari Karim qui va plus tard tenter de l'"étouffer" professionnellement.

Filmé en un long travelling flottant dévoilant l'appartement luxueux du couple, le rêve introductif semble avancer sans prise avec le sol, en n'ayant pas les pieds sur terre. Au contraire, Nasrallah multipliera dans la suite du film les plans sur les pieds de la présentatrice télé. Pieds qui marchent en vain sur le tapis roulant d'un appareil de gym en chambre (dans le plan suivant), pieds bottés marchant à la cadence des talons aiguille, pieds trépignant d'impatience ou de nervosité face à la bassesse et l'injustice. En même temps qu'elle doit trouver prise dans la réalité d'en bas (celle figurée dans ses propos progressistes), que cette connexion se fait sur le mode pédestre (c'est la visite des taudis avec la vendeuse de la boutique de luxe, qui n'est pas sans rappeler, dans le principe, cette belle séquence de L'impératrice Yang-Kwei-Fei dans laquelle l'épouse de l'empereur, ancienne servante, visite en cachette la ville avec celui-ci), Hebba perd pied dans la réalité artificieuse qui l'entoure et dans laquelle elle s'était enfermée avec son mari.

Quant à Karim, ses premiers mots pour Hebba lorsqu'il se lève sont effarant si l'on y prend garde et résonnent avec la scène finale où, excédé, il qualifie sa femme de "poupée gonflable" et de "perruche tape-à-l'œil". Hebba, voyant son mari debout, lui demande : "Je t'ai réveillé ?", et celui-ci lui répond : "C'est le lit vide qui m'a réveillé". Elle lui signalera qu'elle, elle a été réveillée par un cauchemar, mais se gardera bien de lui dire que c'est au contraire le lit occupé par lui qui en était l'origine.


2. Un serveur au premier plan

Plus loin, le cinéaste nous rappelle, en nous plaçant de biais par rapport à la présentatrice, que celle-ci reste prise dans une problématique de couple petite-bourgeoise. La scène se déroule à la terrasse d'un restaurant, au bord de la mer. Alors qu'elle vient de s'entretenir avec son mari de leur avenir commun, qu'elle sent que quelque chose est en train de foutre le camp dans leur couple car Karim se moque éperdument d'elle, celui-ci l'abandonne soudainement pour aller discuter politique (faire de la lèche) avec des personnalités importantes qui se trouvent à la table d'à côté.

Toute à ses sinistres rêveries, Hebba en oublie le repas et est brutalement sortie de son songe par le serveur qui dépose l'assiette qu'il apporte sur la table en provoquant un bruit sourd. Ce bruit la fait sursauter et les spectateurs avec elle. Et lorsque, quelques secondes après, la tête du serveur entre dans le cadre sur la droite pour souhaiter "bon appétit" à Hebba sur un ton curieux, on réalise que ce dérangement soudain joue comme effet de distanciation vis-à-vis de la situation de la femme. Sa concentration sur elle-même, son narcissisme, quand bien même ils sont gros d'une révolte à venir, l'amènent à l'oubli des autres, de ce(ux) qui l'entoure(nt).

Ce serveur représente la population (on dirait aujourd'hui les "gens d'en bas") à la place de laquelle elle s'exprime à la télévision (son progressisme propre aux classes supérieures, fait d'abord penser à un verni artificiel, une bonne conscience populiste que son ego achète moins cher que l'appartement luxueux qu'elle partage avec son nouveau mari), tout comme la vendeuse du magasin de produits de luxe qui lui avait affirmé auparavant : "C'est juste que personne ne semble nous voir, si vous voyiez vraiment les gens, vous en parleriez différemment." C'est par ces petites interférences à l'intérieur de son monde, qu'Hebba et nous prenons conscience de l'existence réelle de ceux qu'elle défend symboliquement à la télévision contre le cynisme des gens au pouvoir. Vainquant provisoirement sa tentation égoïste, la présentatrice va avoir l'idée de proposer ces interférences à l'antenne, de les transposer directement dans son nouveau programme.

La fin de cette séquence au restaurant, toujours en raison de son ambiance sonore, défilera comme un cauchemar pour elle. Hebba aura à subir les avertisseurs bruyants du bateau passant à l'arrière-plan. Ils résonnent et lui vrillent dans la tête, tandis que son mari n'en finit pas de faire le bon toutou à la table d'à côté.


3. Les témoignages

Au départ, le projet d'émission d'Hebba est plutôt intéressé. Elle pense d'abord en terme individuel, à l'audimat et au plébiscite que l'émission lui apporterait. Elle ne semble même pas foncièrement opposée à aller dans le sens de la requête consensuelle de son mari. Disons que son comportement est ambivalent. Elle agit comme poussée dans le dos par une force féministe émancipatrice et contestatrice. C'est comme un engrenage (la logique du cauchemar) à la fois personnel et public qui l'entraîne, non sans une certaine excitation, à pousser toujours plus loin le bouchon vers la provocation et le clash. Hebba avance comme une machine de guerre terroriste : inarrêtable, imprévisible. Elle est bien aidée par son mari (qui ne se montre pas à la hauteur, dans la mesure où il est lâche, comme elle le lui dit à la fin) mais aussi par ses invitées.

En effet, dès le premier témoignage en direct, l'entretien pourtant préparé échappe totalement à la présentatrice. L'invitée, au lieu de servir sur un plateau sa version des faits comme victime soumise, agrémente son témoignage de critiques acerbes du pouvoir en place. Les témoignages qui vont se succéder aux écrans (racontés à l'écran de télévision, reconstitués à l'écran de cinéma) sont autant d'interférences créant des électrochocs auprès des (télé)spectateurs. Ils sont autant d'histoires contées au public, dont Hebba est l'intermédiaire, pour les empêcher de s'assoupir (l'allusion aux Mille et Une Nuits est directe dans le titre original du film).

Les quelques retours sur le plateau de l'émission lors des séquences contées offrent un découpage dans lequel le visage captivé d'Hebba est toujours dans le plan, parfois dans des montages quasiment surréalistes (par exemple les images télévisuelles de l'œil d'Hebba grand ouvert, comme en toile de fond, regardant dans un second plan la témoin, et au premier plan Hebba sur le plateau sans le filtre de l'image télévisés). Nasrallah offre, dans sa représentation même, la coïncidence propre à la situation personnelle d'Hebba. Il propose un savant mixte dans lequel télévision (la part privée) et cinéma (la part publique) cohabitent, le talk, du talk-show se faisant cinéma.

Aux débats d'idées sur un terrain (glissant) trop directement étiqueté "politique", Hebba semble découvrir qu'on peut substituer (ou au moins ajouter), dans la lutte contre les pouvoirs malfaisants, les attaques ad hominem sur la vie personnelle. Ce basculement sur la sphère privée s'opère au juste nom du tout est politique, le mode de vie des gens d'en haut représentant une description assez crédible du projet de société pour le pays tout entier.

Le cinéaste égyptien fait moins un éloge de la télévision que du direct. Quand Hebba pleure en direct lors d'un témoignage accablant, elle est remise en place par l'équipe de l'émission, car cela n'est pas digne d'une présentatrice. Ainsi, ces quelques larmes versées sans calcul, qui paraîtraient odieusement racoleuses dans la mise en boîte d'une émission de talk-show lambda, révèlent ici la sincérité naïve de la présentatrice à l'opposé de tous les clichés sur le cynisme absolu du monde des médias. C'est cette naïveté et cette ouverture au monde (dont le direct sans filet, imprévisible, est le meilleur révélateur) qui manquent terriblement aux hommes dans le film. Elles sont autant d'armes redoutables que possède Hebba, in extremis. Elle a cette capacité d'allier son moi avec une cause, quand Karim ne l'allie qu'à de l'opportunisme, obnubilé qu'il est par son succès personnel et les moyens d'y parvenir.


4. La prise de pouvoir

Comme nous l'avons vu, le projet d'émission d'Hebba semble au départ motivé par quelque ambiguïté, mais portée par une intuition sur sa propre condition elle se fond progressivement avec le destin de ses invités. Suite au coup de théâtre final qui se produit dans sa vie privée, son narcissisme s'en mêle, et elle en vient à usurper la place des témoins de son émission. Son mari, qui briguait le poste de rédacteur en chef du journal où il travaillait, voit son ascension professionnelle échouer et se retourne violemment contre Hebba. Ayant appris la mauvaise nouvelle, il rentre à la maison, s'enguirlande avec sa femme, l'accuse d'être responsable de l'échec de sa promotion, puis la bat.

A ce moment-là, nous réalisons que la vie d'Hebba, filmée depuis le tout début du film par Nasrallah, est l'ultime histoire de femme du Caire que souhaitait nous conter le réalisateur. Ce récit s'imbrique avec les autres témoignages du film dans un jeu de miroirs (entre les témoins et la présentatrice, entre Hebba et les spectateurs) vertigineux et révoltant.

Mais cette fin, en partie trompeuse, scelle en fait une certaine forme d'enfermement d'Hebba. Celle-ci s'est, certes, libérée de son mari (qu'elle aimait mais qui ne l'aimait pas) mais elle est en même temps devenue la star de son propre show, éjectant les femmes qu'elle invitait dans son émission pour braquer complètement les caméras sur elle-même. C'est le dernier plan dans lequel nous la voyons très (un peu trop ?) satisfaite, trônant fièrement au centre de son émission le visage tuméfié, et annonçant qu'elle veut témoigner de sa propre condition de femme battue.

Son gain de liberté s'accompagne peut-être d'une perte au niveau de la lutte avec son ego. Nous prenons conscience avec Hebba qu'elle était elle-même un rouage de cette machine qu'elle s'ingéniait à dénoncer, mais sur le même mode narcissique qu'au début. Peut-elle enfin, avec individualisme, concentrer toute l'attention sous les projecteurs en se constituant victime de son mari ? Ou bien peut-elle, avant tout, témoigner de la pourriture de la société en rejoignant la communauté des opprimés, des gens en marge, tandis que dans l'émission de débat du début son discours politique progressiste avait des airs superficiels et populistes (et était mis en scène de la sorte par le cinéaste dans le décalage avec sa vie quotidienne "de rêve") ? Nasrallah ne tranche pas vraiment cette question, mais avec cette image finale il laisse planer un doute. Contre la parole donnée à ceux qui ne l'ont pas et l'écoute patiente et attentive de l'autre, la soif de reconnaissance, véritable tendon d'Achille de la présentatrice, refait (pour la démocratie) dangereusement surface.

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