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TEXTES LIÉS


LA MORT BLANCHE


LE DIEU NÉON


LA MORT LUI VA SI MAL


LA MORT SANS VOILE


L'ESPACE CINÉMATOGRAPHIQUE



Délivrer des rêves



Ghost Dog est un personnage imaginaire, issu de l'imagination d'un grand garçon (Jim Jarmush réalisateur/scénariste) qui se représente à l'écran sous les traits d'une petite fille (Perline). Voici un des éléments clé qui font tout le charme du film : narrateur et personnages inventés se croisent (se lient même) à l'écran sans que les uns ni les autres ne semblent se rendre compte de la frontière qui les sépare. Le film entier navigue en eaux troubles, entre réalité et imaginaire. Le contenu de la petite boîte rose que trimballe Perline avec elle, comme le cube bleuté de Mulholland Drive (2001) de David Lynch, est le centre mystérieux du film. Sauf qu'ici, le réalisateur se permet d'exhiber explicitement le contenu de la boîte, sans pour autant déflorer la part d'indéfini de son film.

Alors cette petite valise que contient-elle ? Des livres. Des livres dévorés (leur contenu ou même simplement leur aspect extérieur, leur couverture), bien digérés et resservis en bribes par Perline dans son film mental. Il faudrait voir évoluer le personnage joué à la perfection par Forest Whitaker comme on (Isaach De Bankolé dans le film) assiste médusé à la construction d'un bateau en bois sur le toit d'un immeuble. Un personnage fantaisie et naïf, construit avec passion (et patience), entrelacé de fils (principes) conducteurs tirés de la déjà conséquente pelote mentale de Perline - pelote que l'on pourra sans doute nommer connaissance.

La scène pivot du film est la première rencontre entre Ghost Dog et la fillette, dans le parc en bas de chez elle. Ce sont les premiers pas de Perline dans sa fiction, c'est l'échange entre Ghost Dog et sa "maman", le moment de prouver que c'est elle qui tire les ficelles de chacune des "créatures" (la référence à Frankenstein est explicite dans le film) présentes à l'écran. Selon moi, témoigne ailleurs de l'autorité de Perline sur la fiction, cette "pré-mort" qui se lit dès le début du film sur le visage et le corps rigides du méchant chef mafieux, magnifiquement désincarné, qui réclame la mort de Ghost Dog. Quand il se fait tuer on ne sait pas s'il vit encore, quand il vit on ne sait pas s'il est déjà mort... C'est que Perline a scellé son destin, comme celui de Ghost Dog (lui aussi au minimum expressif), dès sa première apparition à l'écran.


Mais revenons à notre banc. Cette séquence est interrompue par la mère de Perline qui appelle sa fille (la mère reste hors champ, nous n'entendons que sa voix). On peut se poser la question : où est Perline à cet instant précis ? Vraiment dehors sur un banc à discuter avec son nouvel ami, ou est-elle simplement assise par terre dans la cuisine les yeux rivés sur son bouquin, la tête ailleurs, le cerveau en ébullition et en pleine imagination ? A la toute fin du film, nous la voyons justement ainsi, assise sur le sol de cette pièce en train de lire, absente au monde, tandis que sa mère s'affaire à côté d'elle.

Les sources d'inspiration de Perline se multiplient de façon quasi inépuisable - qu'elles soient puisées de son quotidien réel et familier : les rappeurs du parc, le glacier... ou de la fiction : les dessin animés, les livres, les films... - pour former un grand assemblage naïf : mafieux italiens vouant un culte aux rappeurs, tueur qui roule en voiture volée fenêtres ouvertes et sono à fond comme dans un clip de rap, gangsters italiens se regroupant dans l'arrière boutique d'un restaurant asiatique... Lorsque Ghost Dog tue dans une ruelle un des associés de son protecteur venu pour l'abattre, à la fin de la séquence il jette négligemment au sol le flingue qu'il vient d'utiliser. Voici un petit détail qui n'est pas sans rappeler les propos de Jim Jarmush (jouant son propre rôle) parlant des films asiatiques (qui l'ont inspiré pour réaliser Ghost Dog, notamment via des allusions insistantes à La Marque Du Tueur du japonais Seijun Suzuki) dans le film Brooklyn Boogie (1995) de Wayne Wang *. Si Perline est la mère, Jim Jarmush est donc bien le père.

RZA, qui fait une courte apparition, celle fantasmée par un(e) fan, signe aussi et surtout la BO du film. Un choix judicieux du fait, non seulement du talent indéniable du chef d'orchestre du Wu-Tang, mais aussi de ce que lui et son groupe représentent : une fusion d'images fortes issues d'univers hétéroclites (mafia, comics, wu lia pian, afrocentrisme…) corroborant les thèmes principaux du film. Un prolongement musical impeccable à ce melting-pot visuel imaginatif. RZA alterne le lourd et le léger, le terrien et l'aérien pour accompagner cet univers imagé entre rêve et réalité dans lequel sont entraînés les spectateurs. L'environnement sonore de l'assassinat du mafieux fan de Public Enemy par Ghost Dog, simplement composé d'un bourdonnement de saxophone, est un ultime clin d'oeil à la ruche des fameuses "abeilles (verbalement) tueuses" du Wu-Tang Clan.

Voici ce qu'est avant tout, me semble-t-il, Ghost Dog: The Way of the Samurai : un hymne à ces armes prodigieusement actives que sont le savoir et la sagesse. Ghost Dog nettoyant seul son arme dans son réduit, Perline fourbissant les siennes assise par terre chez elle, armée de livres. Chacun sa valise, chacune son contenu. Et celle de Perline est finalement celle que l'on retiendra, car son contenu opère sur son personnage Ghost Dog au contraire du contenu de celle du black samurai. En effet, dans les mains de Perline le pistolet reste inopérant comme en atteste l'issue du duel final, bel aveu de la part de Jarmush de la parfaite virtualité du spectacle qu'il vient de nous délivrer (1).


Nothing is original.
Steal from anywhere that resonates with inspiration or fuels your imagination.
Devour old films, new films, music, books, paintings, photographs, poems, dreams, random conversations, architecture, bridges, street signs, trees, clouds, bodies of water, light and shadows.
Select only things to steal from that speak directly to your soul.
If you do this, your work (and theft) will be authentic.
Authenticity is invaluable; originality is nonexistent.
And don’t bother concealing your thievery – celebrate it if you feel like it.
In any case, always remember what Jean-Luc Godard said:
"It’s not where you take things from – it’s where you take them to."

— Jim Jarmusch, The Golden Rules of Filming

(1) Disons, en reprenant la terminologie du philosophe américain Stanley Cavell, et puisqu'il évoque lui aussi le film de Jarmush (dans Ce que le cinéma sait du bien), que Ghost Dog est en effet un film en relation avec "le bien au cinéma." Sa lecture du film et la mienne paraissent légèrement différentes mais se rejoignent il me semble dans l'essentiel. Lui pousse moins loin que moi du côté de l'imaginaire de l'enfant. Il lui faut la médiation d'un personnage réel (Ghostdog) pour assurer une transmission et le perfectionnisme de Perline, quand je crois ce dernier intégralement fondé sur les différentes composantes de l'environnement de la petite fille - et en particulier les livres qu'elle lit. Eventuellement, le vendeur de glace haïtien pourrait plutôt tenir ce rôle de médiateur dans mon film. Cavell propose que "l'enfant a absorbé, et donc renouvelé, grâce à l'amitié de son ami [Ghost dog] et au texte qu'il lui a transmis (un texte intitulé Rashomon), le sentiment qu'on ne doit pas laisser le monde actuel représenter tout ce que nous désirons." Mais, curieusement, dans cette hypothèse, c'est l'ordre ancien du tueur samouraï seul qui semble ainsi essentiellement préservé par l'enfant, et non tout un ensemble de forces actives (plutôt que réactives) l'entourant qui lui permettent de s'extraire du "monde actuel".


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