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SURVOL 2



Survol



Survol. Films vus d'avion. Nuages de textes critiques dont le côté pesant est moins dû à la fatigue du vol qui ferait patauger l'écriture, qu'à une impression de répétition en les rédigeant, de se crasher périodiquement sur les mêmes lacunes et d'en rendre compte avec la même régularité de métronome. Le truc serait peut-être de se créer des catégories, définies au départ, et de donner aux films vis-à-vis desquels on ne veut plus repartir dans la description des travers rencontrés, un simple "sigle", ou l'abréviation de la catégorie en question. Daney avait commencé quelque chose d'un peu comme ça dans son journal (voire L'exercice a été profitable, Monsieur, dans lequel Badiou semble avoir pioché un grand nombre de choses datant déjà de la fin des années 80, lors de l'entretien aux Cahiers évoqué plus bas), mais cela ne m'emballe pas pour l'instant. C'est tentant, la solution de faciliter pour esquiver les redites et le radotage, mais, aussi nul soit-il, peut-on marquer aussi simplement un film au fer rouge ? Est-ce assez méchant ?

Impression de lourdeur également en regard du spectacle merveilleux aperçu du hublot : les paysages uniformément enneigés de la Mongolie puis de la Sibérie, les proches nuages majestueux, tantôt crème chantilly, tantôt coton, tantôt neigeux, le crépuscule au-dessus de la Russie, Frankfort laborieuse, illuminée de mille petites facettes lumineuses, du torrent de voitures s'écoulant sur le périf' aux bureaux des tours de centre-ville encore occupés pour quelques heures..

Enfin, sentiment actuel de détachement par rapport au cinéma, de se sentir moins concerné par celui-ci que par ce qu'il se passe ailleurs, dans le réel : en Egypte, en Tunisie, au Yémen, en Algérie… Autant de populations qui disent non, par exemple, au futur qui avait été programmé pour elles par ceux qui dirigent : remplacer progressivement la Chine comme usine du monde et main d'œuvre à bon marché (comme le proposait un article hallucinant lu dans l'avion, paru dans Le Monde, au ton presque nostalgique du bon temps où les entreprises chinoises pouvaient exploiter outre mesure leurs employés pour proposer des tarifs compétitifs aux occidentaux, qui "rassurait" les investisseurs et les consommateurs avec la solution d'exploitation des pays du Maghreb) pendant que les chefs s'en mettent plein les poches au passage. Aujourd'hui, grâce à ces populations courageuses, exemplaires, un nouveau monde semble possible, des fictions à réaliser s'esquissent. La lâcheté consisterait à penser qu'il n'y a pas à se sentir concernés, ou du moins qu'à distance, par ce qu'il se passe autour de soi ; qu'on ne peut être, dans un autre rapport que celui pourtant essentiel entretenu avec le cinéma, à la fois spectateurs et acteurs de ce nouveau monde, dans nos vies mêmes.


"Tout le monde aime fuir parfois.
Regarde dans les cinémas.
Que fait le public ?
Il fuit et échange ses problèmes contre les miens.
Acteur, quel métier !"

Goethe! (Philipp Stölzl)

Film en costume pachydermique. Quelques années de "jeunesse" dans la vie d'un homme qui en compta quatre-vingt trois, à cheval entre le XVIIIème et le XIXème. Pourquoi une si courte période ? Parce qu'il s'agit d'un moment clé, événement, dans la vie de Goethe. Les tourments de celui-ci vont donner naissance au premier succès des Souffrances du jeune Werther qui effacera ses débuts malheureux en amour. Drame, comédie, sentiments, échec, succès… Tous les ingrédients sont là pour réaliser - recette que nous ne connaissons que trop bien en France également - un biopic impersonnel, qui ne devra rien au cinématographe, mais tout à l'écriture qui le laisse forcément perdant. Mettre en illustration la vie d'un homme est d'autant moins une mince affaire que celui-ci l'a déjà romancée sous sa propre plume. Difficile de s'en inspirer (dans quelle mesure ?) et, dans le même temps, encore plus difficile d'en faire abstraction. Problème ancien. Un brin d'impertinence plutôt qu'un hommage consensuel pourrait être une manière de résoudre ce type d'aporie relative à de tels projets. On pense au premières scènes du film, décrivant un Goethe frondeur, cancre, qui ne connaît pas sa leçon puis se fiche ouvertement des vieux membres du jury. Ici, précisément, Philipp Stölzl aurait pu puiser quelque chose pour lui-même du jeune Goethe, qui n'a pas nécessairement directement trait à l'image, mais qui pourrait donner à son film une direction plus inventive que la succession de clichés programmatiques et calibrés qui constitue son film. Plus de désinvolture ! Plus de désinvolture !



Eat, Pray, Love (Ryan Murphy)

Difficile de trouver titre plus moche, mais il colle plutôt bien au contenu du film. Eat, Pray, Love offre, c'est le cadeau qu'il nous fait, de quoi déblatérer sur la condition d'un certain type de "femme moderne émancipée", ou, grande question, comment concilier son moi avec la bouffe, la prière et l'amour (et l'argent ? ça va, merci !) ? La tâche ne demande pas de se retrousser les manches, de passer des gants en caoutchouc, et de se mettre à quatre pattes, mais elle est rude tout de même (d'autant plus lorsque la concurrence s'appelle Ingrid Bergman !). Au lieu d'assumer à fond le côté slogan de T-Shirt du titre de son film (qui annonce la tonalité du scénario) et de faire voler tout ça en éclat, Ryan Murphy, qui verse pourtant largement dans l'esthétique publicitaire, s'enfonce en cherchant à y échapper par le sérieux, s'embourbe en se persuadant de l'importance des conflits intérieurs étriqués de son personnage. Deux heures de pellicule pour illustrer le contenu d'un dossier qui prendrait trois pages à tout casser dans le magazine Elle, c'est un peu beaucoup et, même en faisant un gros effort, on peine à compatir. Mais, après tout, pourquoi n'y aurait-il de compassion que pour les cambodgiens des boat people, d'autant plus quand ceux-ci n'ont apparemment (c'est dans le film) d'autres préoccupations que celles, matrimoniales, de Liz.

"Dear friends and loved ones : My birthday's coming up soon. If I were home, I'd be planning a stupid, expensive birthday party and you'd all be buying me gifts and bottles of wine. A cheaper, more lovely way to celebrate would be to make a donation to help a healer named Wayan Nuriyasih buy a house in Indonesia. She's a single mother. ln Bali, after a divorce, a woman gets nothing, not even her children. To gain custody of her daughter, Tutti, Wayan had to sell everything, even her bath mat, to pay for a lawyer. For years, they've moved from place to place. Each time, Wayan loses clientele and Tutti has to change schools. This little group of people in Bali have become my family. And we must take care of our families, wherever we find them. Today l saw Tutti playing with a blue tile she'd found in the road near a hotel construction site. She told me: Maybe if we have a house someday, it can have a pretty blue floor like this. When I was in Italy, I learned a word - It's "tutti" with double T, which in ltalian means "everybody." So that's the lesson, isn't it ? When you set out in the world to help yourself, sometimes you end up helping Tutti." Mail de Liz dans Eat, Pray, Love.

"J’ai fait partie d’une communauté d’artistes. On était bobo, on était de gauche mais, à ce moment-là, je votais en Italie. Je n’ai jamais voté pour la gauche en France, et je vais vous dire, ce n’est pas maintenant que je vais m’y mettre. Je ne me sens plus vraiment de gauche. […]», « Un fléau [l'illettrisme] qui touche 3 millions de personnes en France, dit-elle. J’aurai l’occasion de réunir plusieurs associations du secteur à Paris, en avril. Je suis partante pour faire de plus en plus de choses côté humanitaire. Ça me plaît beaucoup." Carla Bruni Sarkozy, 31 Janvier 2011, Le Parisien.

L'apolitisme humanitaire a de beaux jours devant lui, mais quelle âme attentionnée pour sauver ce genre de navet ?

Mammuth (Gustave Kervern, Benoît Delépine)

Rien de nouveau dans cet énoncé : invariablement le cinéma de Kervern et Delépine est rance et d'arrière-garde. Croyant se libérer des carcans, en bons anars, les deux recyclent les vieux succès d'antan avec ce qu'il faut de nostalgie réactionnaire. Cinéma de dialogues, type Blier ou d'autres (qui fait parfois mouche, concédons-le), parsemé de quelques incongruités visuelles pour désaccorder un peu l'ensemble, style Nouvelle Vague. Tout converge vers les inexorables constats de comptoir que "c'était mieux avant !", et que "tout fout le camp !". Inutile de chercher si ces énoncés sont vrais ou faux, ce qui est sûr c'est que ne pas dépasser le constat d'opinion n'avance rigoureusement à rien. Ce cinéma sclérosé, empêtré dans le passé, ne peut proposer à son personnage retraité (Depardieu qui "porte le film sur ses épaules") d'autre échappatoire que ce qui a déjà fait un tour de piste (rappelé dans le long flash-back sous herbe évoquant les années 60) : la zen attitude qui, comble de l'ironie, est également l'échappatoire actuel d'une classe moyenne qu'ils abhorrent (voir Eat, Pray, Love). A l'heure où le mot "populisme" fait grand débat en France, on n'osera y faire référence ici en préférant évoquer une intensité populaire faible, d'autant plus qu'elle se revendique comme telle, se complaisant dans la loose, et dépensant beaucoup d'énergie à ne pas s'en extirper. On appelle cela une image de marque. Badiou revient dans le dernier numéro des Cahiers (#663, pp.94-96) sur ce type de cinéma, entre cinéma "de gauche" et qualité française, qui a un long passif (de même que sa critique) et perdure en France, mais pas seulement (malgré le rappel rigoureux de son inscription historique dans le cadre français, méfiance envers le "transcendantal national" de Badiou. Trop d'exemples d'hier et d'aujourd'hui ouvrent le champ de cette tradition sur d'autres horizons que la France). "On pourrait, aujourd'hui, faire des films qui auraient pour fond la lutte pour les retraites. Il y en aura sûrement."

The Other Guys (Adam McKay)

Il est aussi question de retraite dans ce film de McKay. Deux flics loosers de New York vont, in fine, se battre afin que l'argent cotisé par le syndicat pour les retraites de leur commissariat ne se transforme pas en fonds de pension à risques par un entrepreneur véreux. L'idée arrive en cours de film, comme un cheveu au milieu de la soupe, mais tout de même dans le prolongement des piques anti-capitalistes qui le parsèment, comme un nouveau prétexte bienvenu pour continuer. L'intérêt du film réside justement dans sa manière d'avancer, chaotique, comme si le scripte s'écrivait et s'effaçait au jour le jour sur le tournage, comme si la sérialisation des scénarios de série, découpés en épisodes mais formant généralement un tout cohérent pourvu donc de mémoire, accouchait ici d'un scénario de long métrage qui, dans sa continuité, refuse la cohérence sur sa totalité. On retrouve d'ailleurs parfois ce principe dans la construction interne du film (montage). Elle joue régulièrement la carte de l'absurde, de l'incongruité générée par non mémorisation (par le cinéaste, et non par le spectateur qui, lui, n'a d'autre choix que de stocker l'image qui arrive avant) de l'information donnée au plan précédent (exemple, lors de la course-poursuite, le gag de la voiture qui se retrouve soudain garée à un endroit inatteignable pour elle, étant donné la situation du plan précédent). Il y a d'abord, dans un premier quart d'heure qui ne perd pas de temps, cette déconstruction méthodique des personnages de flics héros hollywoodiens, gros bras qui sèment la panique dans la ville en traquant les méchants et récoltent les lauriers de leur spectacle bigger than life auprès de tous. Dans cette introduction, le travail de McKay va, part ailleurs, consister à faire passer au premier plan les traditionnels seconds rôles, à renverser la représentation conventionnelle, celle qui préside dans le premier plan au commissariat. Une fois le glissement opéré, que les musclors qui étouffaient le plan de leur présence (corps surgonflés, tchatches envahissantes, esprits abrutis contagieux) encombrante meurent stupidement (pour trop avoir cru au cinéma, comme rattrapés par celui-ci), les seconds rôles tentent leur chance. Maladroitement, en multipliant les faux pas, en prenant toutefois une épaisseur inattendue (en particulier Allen) mais qui ressort évidemment, elle aussi, du cliché poussé dans son dernier retranchement, donc ainsi déboulonné au passage. Aperçu dans The Other Guys, lors d'une séquence, le même pont de New York que dans Eat, Pray, Love, mais parcouru dans le sens inverse. De même, dans le film de McKay on part des clichés pour les laisser dans le rétro', alors que dans celui de Murphy, on se croit malin en prétendant partir au-delà de ceux-ci mais on s'y enfonce. Tandis que le scénario avance cahin-caha, les acteurs foncent du début à la fin du film avec un sérieux déconcertant pour les situations rencontrées. Chacun semble conscient de la part de clownerie qui résultera inexorablement, non d'un sur-jeu ou de pitreries volontaires (sauf peut-être Steve Coogan qui en fait des tonnes), mais d'être à côté de la comédie, de leurs dialogues tordants, de leurs actions farfelues. Même si McKay gagnerait à travailler plus encore son comique dans ses effets de mise en scène, The Other Guys est une grande réjouissance. Loin des fumisteries anti-héros de ces dernières années (abrutissant OSS 117, nostalgie réactionnaire d'Expendables, infantilisme de Kick-Ass), règne ici une fausse paresse, une vraie décontraction et une gaie déconstruction. Le nouvel héros de cinéma, s'il existe, naîtra, comme un Allen et un Terry fusionnés, dansant en équilibriste sur les cendres de ceux d'avant.



Illustrations : L'étranger (Léo Ferré chante Baudelaire), Old Western Movies (Jack Kerouac, Al Cohn et Zoot Sims).

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