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TEXTES LIÉS


LA MORT BLANCHE


LE DIEU NÉON


DÉLIVRER DES RÊVES


FEMMES AU BORD DE LA CRISE POLITIQUE


LA MORT SANS VOILE



La mort lui va si mal



Hereafter débute sur les plages féeriques du tiers-monde (Thaïlande) pour migrer ensuite dans les sphères du premier (San Francisco, Londres, Paris). Évidemment, le passage d'un monde à l'autre s'opère sur le mode de la révélation individuelle. Les quelques secondes d'absence de la journaliste Marie à l'antenne, lorsqu'elle s'entretient avec le chef d'entreprise à propos des ouvriers exploités de son usine d'Asie du Sud-Est, coïncident avec l'incapacité d'Eastwood à envisager l'existence des populations locales du pays où commence le film autrement que de façon décorative. Ne subsistera, au milieu des milliers d'autochtones victimes du tsunami et des paysages dévastés, que Marie la touriste française et sa rencontre avec le monde parallèle de l'au-delà.

Le réalisateur, parfois accusé (à juste titre) de jouer sur une corde émotionnelle très médiatique pour défendre sournoisement ses idées dans ses derniers films, fait ici un pied de nez au traitement médiatique du tsunami (le "communisme des affects" médiatique dont fait état Paul Virilio ailleurs). Mais sa manière de faire met également mal à l'aise car, au lieu d'une approche différente mais concernée de la catastrophe, il choisit au plus simplement de s'en débarrasser en l'évacuant dès que possible. Faisant joujou en la reproduisant à l'écran, de façon certes très impressionnante (on est définitivement bien loin des effets spéciaux pourris et je m'en foutistes d'un Space Cowboys au début des années 2000 !), il ne l'instrumentalise donc pas moins. Cette instrumentalisation a pour objectif de prolonger les idées individualistes du cinéaste sur la mort, qu'il entretient depuis bien des films déjà. Autrement dit, nous verrons une fois de plus le mystique athée Eastwood s'opposer à la religion catholique et aux gourous charlatans. Qui a dit que les voies du cinéaste étaient impénétrables ?

On a bien compris maintenant que le dégoût d'Eastwood pour la religion est un règlement de compte, une affaire personnelle. Celle-ci a le tort de ne pas être en mesure de lui révéler le sens de cette insupportable injustice : pourquoi moi, le Grand Clint Eastwood, je dois mourir. C'est en réalité contre la mort elle-même qu'Eastwood s'escrime vainement en vieil aigri. Et contrairement au vieux Monsieur Scrooge irascible de la nouvelle de Dickens (romancier du panthéon aristocratique d'Eastwood auquel il rend hommage dans Hereafter), qui se tourne joyeusement vers les autres après avoir été convié à son propre enterrement, Eastwood, envisageant la mort qui l'attend en face, s'enfonce (alors qu'il croit s'élever) toujours plus dans la contemplation de sa propre image. Et ceci tout en se mettant à détester ouvertement la seule chose (étant entendu qu'il a renoncé et enterré toute forme de pensée politique de gauche depuis toujours) qui ait visiblement tenté de lui enseigner l'ouverture sur autre chose que sa propre personne : la religion.

Son dégoût s'oppose en cela à celui d'autres cinéastes (Eisenstein, Buñuel..) chez qui il est plus fondé sur le collectif, pointant l'injustice sociale érigée en système entretenu par la religion en collusion avec le pouvoir politique. De ce point de vue, l'enchaînement stratégique qui se trouve au cœur du film et qui voit George perdre son boulot d'ouvrier puis Marie perdre son poste à France Télévision est révélateur. Ce passage est particulièrement glaçant parce qu'il place ce jeu de chaises musicales propre au monde du travail dans un contexte mortifère. Il loge, sans le formuler distinctement, cette flexibilité du côté du discours du patronat qui affirme que tout le monde, de son vivant (et en simple prévision de sa mort, ajoute Eastwood), est remplaçable et oubliable. La description faite par le réalisateur du monde du travail est funeste, car ainsi les licenciements paraissent aussi dangereusement fatals et incontestables que la mort. D'ailleurs, George licencié accepte son sort en disant à son frère qu'ils n'avaient pas le choix, qu'en le virant ils essayaient juste de sauver les familles avec des enfants, comme on dit "les femmes et les enfants d'abord !" lors d'un accident.

Quant à Marie, elle a déjà été remplacée en haut de l'affiche (au sens propre comme au sens figuré), et c'est à travers ce personnage féminin de self-made girl qu'Eastwood connecte son individualisme forcené. En transférant sa personnalité sur de jeunes personnages féminins (Million Dollar Baby), telle est la manière dont Eastwood soigne aujourd'hui son machisme hier tant décrié. Une seconde opération de "transmission" se produit au niveau de l'enfant (que l'on songe également à Gran Torino). Celui-ci doit bien entendu apprendre "à la dure" comment on en vient à penser et être comme Clint Eastwood, à creuser sa voie soi-même sans compter sur les autres dans un monde d'assistés déglingué, dans lequel tout fout le camp (la mère camée à la maison, les voyous dans la rue).

Hereafter a l'"avantage" de regrouper en un film ces deux figures qui hantent les derniers films du cinéaste (George représentant une troisième facette du réalisateur, celle du "génie incompris et tourmenté, au talent inné, et de ce fait solitaire"). En définitive, Eastwood n'en démord pas, il signe un film où il est cette fois-ci absent en tant qu'acteur, mais où il est pourtant partout, dans tous les personnages à la fois. Il réalise un "film choral" dont le fil conducteur est moins l'état du monde contemporain (comme souvent dans ce genre de films où, par exemple, la mondialisation peut jouer un peu artificiellement comme toile de fond unificatrice) que l'état de sa propre humeur. Cinéma de super-auteur s'admirant complaisamment dans son oeuvre à l'heure du crépuscule. Cinéma, n'en déplaise à beaucoup d'admirateurs crédules, fortement idéologique (lire l'article du Monde Diplomatique ci-joint, cliquez dessus pour l'agrandir). Cela va s'en dire, jusqu'à la fin Eastwood restera fidèle … à lui-même.


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