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Hirondelles d'or (et drôles d'oiseaux)



Jafar Panahi et Mohammad Rassoulof viennent d'être condamnés à 6 ans de prison en Iran. Sans revenir dans les détails du pourquoi et du comment de ces condamnations totalement aberrantes (informations largement disponibles ailleurs), en se méfiant de certains laïus indignés car orientés qui fusent toujours des mêmes dans les médias (BHL et sa clique) lorsqu'il s'agit de faire la promotion des Droits de l'Homme à l'étranger et particulièrement en Iran, je voudrais, d'une part, évoquer le violent procès intenté à Panahi par une partie de l'intelligentsia critique en France à la sortie de son dernier film en date Hors Jeu (2006) et, d'autre part, émettre tout de même un signe rappelant qu'ici l'on pense à lui, à eux, en reprenant un texte (légèrement retravaillé) déjà publié que j'avais écrit à propos de Hors Jeu à la sortie du film.


I (12/2010)

En 2006, époque à laquelle je suivais encore assez régulièrement l'actualité des Cahiers du cinéma, je fus abasourdi par la notule critique du film Hors Jeu qui figurait dans les pages de la revue (#618). Le film était attaqué par Jean-Philippe Tessé comme "film de festival" (étiquette, plutôt inoffensive, commode pour le critique qui ne sait pas quoi écrire et manque de temps entre deux piges) mais également, et plus gravement, comme complaisant à l'égard du régime iranien en place à l'époque (le même que l'actuel). Tessé reproduisait ses attaques, dans un autre texte, sur le site de Chronic'art *.

Pour le critique, mieux aurait-il visiblement valu que Panahi, en tant qu'iranien, fit profil bas, risquant, dans le cas contraire, de se voir suspecté illico de collusion avec les dirigeants du pays qui se confondent soudain et plutôt étrangement avec le pays lui-même. Et, du coup, Panahi ne renonçant effectivement pas à son pays, Tessé ne se prive pas de telles allégations. Tout clairement critique que le cinéaste soit à l'égard des idées du régime, ce qui n'a pas échappé à Tessé (comme n'a pu lui échapper le fait que le film a été interdit par le régime iranien), ce dernier croit voir clair dans un double-jeu de Panahi qui critiquerait essentiellement pour plaire à Tessé, à qui ça ne plait pas parce qu'il est beaucoup plus malin que le cinéaste, et de lui rappeler grosso modo "que l'Occident, ça se mérite, mon vieux !" A ce niveau-là, la satire (puisqu'il semble qu'il s'agisse du ton choisi par Tessé, non pour évoquer le film de Panahi, mais pour critiquer grossièrement le régime de Téhéran) n'est plus drôle et a de forts relents idéologiques nauséabonds.

Quelques mois plus tard, le même Tessé, visiblement nettement remis de sa période bouffe-intégristes (il y a peu, le récit insupportablement beauf de son trip dans la France profonde accompagné de Xavier Beauvois, incitait à penser qu'il trouve un certain charme au terroir, toutefois lorsque celui-ci est "bien de chez nous", même si mâtiné d'imagerie US), ne se privera pas d'exprimer son plaisir à la vision d'Apocalypto de Mel Gibson * : "honorable divertissement." Ici, le critique trouve le film "simple", inutile d'aller y chercher les axiomes fondamentalistes bien connus de Gibson qui s'y trouvent néanmoins. En fait, c'est moins le film de Gibson qui est simple, que Tessé lui-même, qui choisit sciemment d'endosser en certaines circonstances le costume du critique simplet. Il est pourtant depuis devenu le rédacteur en chef adjoint des Cahiers (j'imagine le beau duo qu'il doit maintenant former avec le simple d'esprit Delorme à la tête de la revue !), exemple par excellence de ce que j'appelle ailleurs la chute toujours plus bas de la critique professionnelle, détail d'importance dans le néant journalistique global actuel, corrompu par l'argent et l'arrivisme.

Choqué par le contenu de cette critique de Hors Jeu dans les pages des Cahiers, je contacte par mail Jean-Michel Frodon, le rédacteur en chef d'alors, pour une toute autre raison et en profite pour lui faire part de mon étonnement. Celui-ci soutient visiblement les propos de Tessé et me signale être en total désaccord avec mon point de vue sur le film. Aujourd'hui, Frodon écrit un texte sur son blog * où il omet bien évidemment de rappeler cet épisode Hors Jeu. Que l'on trouve le film bon ou mauvais n'a certes pas a entrer en ligne de compte dans le soutien inconditionnel au réalisateur. Mais que ceux-là mêmes qui l'accusaient hier absolument gratuitement de complaisance envers ceux qui l'emprisonnent (à nouveau) aujourd'hui se livrent dans leurs discours solidaires à un plaidoyer sur l'engagement incessant du cinéaste paraît plutôt curieux, pour ne pas dire foncièrement hypocrite.


II (10/2006)

Première chose : comme son camarade Abbas Kiarostami (Ten en 2001), Jafar Panahi est passé au tournage en DV. Cette nouveauté n'est qu'une demi-surprise pour les spectateurs qui connaissent un peu les films précédents du cinéaste tant ceux-ci sont, depuis le début, imprégnés de la nécessité de suivre au plus près les mouvements des corps des acteurs dans les rues et les habitations iraniennes, et en particulier les corps de femmes engagés dans une course (contre la montre).

Hors Jeu ne déroge pas à la règle. Le film s'ouvre bien par une course éperdue d'un père qui recherche sa fille avant qu'elle ne commette l'irréparable à ses yeux (aller au stade voir le dernier match de l'équipe de football d'Iran comptant pour la qualification à la Coupe du Monde de 2006), puis (le "puis" s'effectue dans un subreptice glissement d'un car de supporters à un autre) bifurque auprès d'une jeune fille déguisée en garçon (tellement mal que tout le monde la démasque immédiatement à son minois !), qui court pour échapper à la police et parvenir à entrer dans le stade de Téhéran. Dès lors que nous arrivons au stade nous savons que, tel le Ballon Blanc qui s'achevait à l'heure du Nouvel An, le film s'arrêtera lorsque le match de football sera terminé, pas avant. Le match (que, bien entendu, nous ne verront pratiquement pas en live puisque la jeune fille ainsi que d'autres en seront privées parce que repérées et regroupées dans ses "coulisses") joue le rôle de marqueur temporel. Non seulement il organise le film par sa structure immuable (première période, mi-temps, deuxième période) mais aussi par le déroulé de ses actions.

Les filles, parquées à l'extérieur dans un petit périmètre entouré de grilles et gardées par quelques militaires, vont vivre le match avec les moyens du bord. Par un soldat très bon commentateur (même s'il n'hésite pas à changer la feuille de match) dans la mesure où il en rajoute des tonnes, par les sons venant des gradins et qui rythment sans arrêt ces scènes d'enfermement, enfin par l'arrivée dans l'enclos de nouvelles filles qui ont réussies à voir un bout du match avant de se faire prendre ou reprendre. Ainsi, lorsque l'une d'entre elles s'échappe dans les tribunes après un passage aux toilettes, et revient un peu plus tard, elle propose à ses partenaires de détention de rejouer une séquence de match. Elle trace des lignes, donne des noms de joueurs iraniens aux différentes filles (dont on ne connaît pas les vrais prénoms, me semble-t-il, on sait juste que ceux-ci sont notés quelque part sur une liste de la police), les positionne sur le "terrain" pour mettre en scène le spectacle qu'elle a vu de l'autre côté du mur.

Après le but marqué par l'équipe iranienne, se produit un rapprochement significatif du garde qui, emporté par la ferveur des filles, rentre alors sur leur terrain tandis que le père aperçu en début de film disparaît au loin, hors écran, hors jeu, traduisant l'impossible rattachement du monde "vieux jeu" de cet homme à celui "progressiste" des jeunes amatrices de football. Bien sûr tout est plus compliqué, toutes les filles par exemple ne sont pas venues voir le match en tant que fans de foot, en particulier celle qui a un statut un peu plus particulier au sein de la narration. Sa présence est au-delà du grand spectacle en lui-même, tous les oripeaux de supporter qui la recouvrent un leurre pour franchir les portes du stade. Sans rentrer dans les détails, on peut dire seulement que Panahi excelle encore une fois dans l'écriture de "personnages bifurcation", que l'on croit tenir par un bout tandis qu'ils s'échappent par un autre. La fin du match est suivie par l'équipe féminine dans le car qui la mène aux mœurs, vu d'abord à travers la vitre sur l'écran télé d'un bar lors d'une pause ravitaillement, puis écouté à la radio jusqu'au coup de sifflet final qui renvoie les deux équipes au vestiaire et envoie l'Iran en Allemagne.

La caméra DV, encore une fois ici, est l'outil rêvé pour Panahi, qui peut ainsi filmer avec tout le réalisme et toute la spontanéité qu'on lui sait rechercher, les effusions de joie live dans la capitale iranienne. Tout au long du film, les différentes heures de la journée, accompagnées de leurs affects propres, se prennent splendidement dans le maillage des images numériques. La délivrance pour le peuple iranien au coup de sifflet final s'accompagne de l'envol des filles qui se dispersent dans la foule. Et le film se termine comme une ouverture, sur un travelling dans le dos de la demoiselle du début se frayant un chemin, portant haut un bâton étincelant dans chaque main, tandis que raisonne le début de l'hymne populaire (et non officiel) iranien Ey Iran : "Oh Iran, oh terre précieuse/Oh, ton sol est la source de tout art". Ce chant sonne moins, dans ce cadre, comme revendication purement identitaire, que comme voeu ferme pour le cinéaste de rester en Iran malgré la répression, de ne pas aller voir ailleurs en s'enfuyant. En même temps, il est vrai que depuis son tout premier film, Jafar Panahi n'a cessé de filmer, parfois âprement, parfois joyeusement, dans ces rues, sur ce sol iraniens qu'il chéri, d'inventer son cinéma à ces endroits. Et c'est aussi pour cela que ce beau plan final de Hors Jeu représente toute la quintessence de son art.

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