ACCUEIL ARCHIVES CONTACT


TEXTES LIÉS


VOYAGE À NANJING


DE L'AMERTUME (FUYANT L'UNANIMITÉ)
(forum)



WELL, EVERYBODY IS SOMEBODY'S FOOL


NOTES SUR LE 8e CIFF DE NANJING


ZHANG ZIYI, DANS LES TOURBILLONS DE L'HISTOIRE (double programme)


YIN C'EST YIN


UNE VILLE D'AMOUR ET D'HISTOIRE


LES CHOSES SONT LÀ


DEUX FUSIONNENT EN UN



Butinage printanier




(+)

Le dernier Harry Potter (et les Reliques de la Mort) est-il le meilleur de la série ? La question devrait plutôt être "pouvait-on faire pire que le précédent ?", mais on s'en balance un peu, non ?

Mauvais départ, deuxième chance :

C'est en tout cas un film dont chacun peut légitimement affirmer qu'il aurait été capable de faire exactement la même chose (voire mieux) avec les 250 millions de dollars de budget et le livre original ouvert posé sur les genoux. Ce succès du box-office n'est pas le fait d'un artiste fort talentueux, dont on se dirait, un peu naïvement, qu'on aurait pu réaliser l'équivalent en raison de sa décontraction, de l'aisance avec laquelle il filme. Non, nulle démagogie ici. Il n'y a pas d'impression trompeuse liée à la dextérité du cinéaste, on pourrait vraiment faire à l'identique (mais à quoi bon se plier à tel exercice ?) étant donné l'absence de la moindre idée de cinéma du tâcheron qui réalise.

Tout autre est, par exemple, l'effet décomplexant qu'ont eu certains films de Werner Herzog sur le cinéaste Ramin Bahrani qui réalise, bien sûr, des films forts différents du cinéaste allemand. Proche de Daney (qui le formulais comme un reproche à l'égard des mêmes films d'Herzog cités par Bahrani), il affirme :

"Herzog's films tend to deal a lot with outsiders and some kind of dream that can barely be accomplished. His films... you could make them. Why couldn't you make a Herzog film ? All it takes is guts. It's within the reach of a young filmmaker. Maybe he has an explosion here and there, but it's always understandable how the films have been made." *

La question est de savoir si c'est aussi cela, les fameuses valeurs d'un cinéma hollywoodien historiquement féru du thème démocratique. Ne s'agirait-il pas plutôt d'une forme de démocratisme ? La formule : prendre un type sorti de nulle part, un stakhanoviste qui produit à la truelle pour un peuple des salles obscures n'ayant d'autre luxe que de voir son film mais pas de le faire, quand bien même il en serait capable. Il ne s'agit de revoir ni par le haut, ni par le bas le savoir faire potentiel du spectateur lambda comme vous et moi, il s'agit simplement d'affirmer qu'un pinceau à la main, chacun est capable de peindre quelque chose, qu'une trompette dans la bouche chacun est en mesure d'en extraire quelques sons. Avec son matériel, son équipe et ses millions, David Yates a également tourné un film.

L'antidote, en forme d'exutoire pour les spectateurs, à ce genre de situation - qui n'a rien d'exceptionnel - réside dans ces parodies amateurs des blockbusters dont les vidéos circulent à gogo sur internet. Le film de Michel Gondry Be Kind Rewind (2007), actuellement son exposition-studio à Beaubourg, et la médiocrité de son premier blockbuster hollywoodien The Green Hornet (prétendant certainement à être autre chose qu'un gros nanar), ont mis en avant et encouragé ce genre d'initiatives essentiellement sociales plus que réellement artistiques (car mesquines et trop ancrées dans ce qu'elles cherchent à parodier), qu'on pourrait dire "de salubrité publique".

L'ironie de l'histoire, ce qu'il me semblait plus amusant de survoler ici, c'est que le scénario de cet Harry Potter met justement en scène de méchants sorciers ayant transformé le Ministère de la Magie en lieu totalitaire, de production de masse, contre qui luttent les gentils sorciers (comprendre Harry Potter et sa bande). Fidèle au principe central alimentant la diégèse des Harry Potter, pot-pourri recyclant vieux mythes et Histoire, il y a dans ce nouvel épisode toute une imagerie héritée du XXème siècle, communion des esthétiques nazie et communiste. Dans Harry Potter et les Reliques de la Mort on joue à se faire peur avec des vieux trucs qui ont fonctionné autrefois. Ou alors, on livre une analyse un peu plus délirante en suggérant que derrière ce Ministère de la Magie totalitaire, se cache la hantise de la Chine contemporaine, qui fait des miracles avec la baguette magique capitaliste mais dans un Etat communiste dictatorial ayant le malheur de ne pas associer son libéralisme à la démocratie parlementaire. Si délirant que ça ? Pas sûr, même si, d'une part il y a beau temps que la Chine n'est plus ce pays forclos sur lui-même, développant pour toute forme artistique un sinistre style stalinien monochrome, d'autre part le film a passé l'épreuve de la censure chinoise pour être projeté sur les écrans du pays cet hiver. Mais puisque le propre du libéralisme est de ne jamais refuser un marché, d'où qu'il vienne, on ne peut s'étonner que le film reste suffisamment vague pour partout s'imposer, même chez l'"ennemi". On s'y perd un peu. L'essentiel étant que le film est, formellement, bien en phase avec ce qu'il dénonce.

Yates et sa troupe poussent le cynisme jusqu'à monter le film à la manière compulsive du fan des bouquins qui les lit, enchaînant les chapitres à la va comme je te pousse. Sitôt un dialogue terminé, fin du chapitre, paf!, situation suivante, et l'affaire est pliée. Le montage est ici du travail à la chaîne. La malhonnêteté, la duperie, dans tout cela, est certainement d'essayer de cacher cette mise en boite du livre (que tout le monde reconnaît implicitement ou explicitement), en ne jouant pas carte sur table, en n'annonçant pas clairement les chapitres, par exemple. Le problème de cet Harry Potter (et des précédents) est un problème classique lié à l'adaptation : faut-il ou non donner sur un plateau aux spectateurs ce qu'ils attendent ? Yates tombe dans le panneau en répondant "oui". Il se fourvoie en choisissant la voie "publicitaire", plutôt que celle de l'art. La panoplie esthétique, évoquée précédemment, qu'il déploie ne manquera d'ailleurs pas de rappeler l'emploi qui en était déjà fait dans des spots publicitaires anciens (la fameux réclame du lancement de l'Apple d'IBM en 1984 *) ou plus récents (en image de synthèse, pour un opérateur téléphonique dont le nom m'échappe).


Dans Nuits d'ivresse printanière (2009) de Lou Ye, film noir, le trio de parias à la dérive croise, sortant de Nanjing, une de ces statues massives figurant le peuple, ses ouvriers ou ses soldats, comme il en reste encore quelques unes (mais peu) en Chine, symboles d'un communisme d'antan. Lou Ye ne s'attarde pas, mais il enregistre quand même au vol, en quelques plans fugaces, cette statue. Il l'incorpore dans sa fiction. Un monument identique figure dans le Ministère de la Magie d'Harry Potter. Les deux nourrissent la fiction à leur manière : L'un est pur décorum fabriqué tout exprès pour fantasmer sur le dos de l'Histoire, l'autre est un vestige réel laissé (au sens propre dans le film) dans le rétroviseur de l'Histoire. C'est cette lourdeur, sans la vie, que fuit Lou Ye dans le souffle de son film, quand David Yates, figé dans sa haine du réel (voir la hideuse scène phobique dans le snack, censée être en prise directe avec la réalité), s'en rapproche au plus près.

Même si les deux films n'ont franchement rien en commun, on pourrait faire un reproche identique à The Thing Called Love (1993) de Peter Bogdanovich regardé récemment : une critique interne au scénario (qui devrait visiblement être prise comme parole d'évangile) n'est pas intégrée et prise en compte par le metteur en scène lui-même. La méthode de Bogdanovich pour ce film entre en contradiction avec les principes de cette patronne de bar qui sélectionne les artistes qu'elle va autoriser à jouer dans celui-ci les samedis soirs. Elle fait part à la compositrice que, pour elle, une bonne chanson est une chanson qui respire quelque chose de la vie de son compositeur, par-delà pose et écriture scolaire ("these writers found a way to say something that meant something to them, country music tries its best to be honest with itself and if it's sad, it says it's sad"). C'est tout le contraire du film de Bogdanovich qui avance plan-plan, avec sa mise en scène impersonnelle au possible et son histoire cousue de fil blanc, sur-écrite et sans âme. Le scénario, déjà lourd et rebattu, souffre d'une mauvaise interprétation cinématographique. Ce ne sont pas les acteurs censés jouer des personnages pris dans le tourbillon de la vie qui sauvent ce défaut d'interprétation. Ils manquent terriblement de naturel, récitant leur cours d'art dramatique : on est aussi mal à l'aise et serrés du cul à les regarder, qu'eux à jouer, mise à part peut-être Sandra Bullock qui semble plus relâchée et à l'aise dans la partition de Bogdanovich.

Se poser la question, se demander si la critique ne rencontre pas également ce travers : aucune ne devrait être plus légère que lorsqu'elle dénonce dans son contenu l'épaisseur d'un film. Peut-être le devrait-elle même au point d'aller voler vers d'autres cieux, indifférente, toujours errante, ça et là butinant.



(+) Autre analyse relative au film : Je partage pleinement l'impression de Lili * sur l'affiche du film que j'ai sélectionné pour illustrer ce texte.

Illustrations : spot publicitaire IBM (Ridley Scott), Harry Potter et les Reliques de la Mort (David Yates), Nuits d'ivresse printanière (Lou Ye).

*