ACCUEIL ARCHIVES FORUM CONTACT


TEXTES LIÉS


I'M STILL HERE SOMEWHERE [IN] THE SOCIAL NETWORK


NOTES DE BERTOLD BRECHT SUR CHARLES LAUGHTON


LE MONDE ET LA MAISON (DE L'ETRE)


BUTINAGE PRINTANIER


LA PORTE SOUS LA CLÉ DE L'ART


LES CHOSES SONT LÀ



Well, everybody is somebody's fool



Tout comme Exit Through the Gift Shop (2010), le film de Banksy souvent évoqué récemment par ici, Incident at Loch Ness (2004) est un mockumentary. Il s'agit du premier film écrit et réalisé par Zak Penn, entre autre scénariste de Last Action Hero (1). Ce film est à mettre en relation avec les fictions de monstres maousses de ces dernières années (Cloverfield, The Host…). On notera ainsi qu'avant même cette nouvelle vague de films boursouflés, Penn s'amusait à dégonfler la baudruche.

Cette forme de distanciation humoristique, qui se joue du documentaire, rend hommage à une éthique, en prenant précisément celle-ci à rebrousse-poil. Ainsi, dans Incident at Loch Ness, Herzog est bien celui qui accepte de jouer le dindon de la farce, mais il est aussi et surtout celui dont le point de vue inflexible est reconnu d'emblée comme l'évidence éthique. Il en est en quelque sorte, dans le dispositif parodique de Penn, le représentant sans lequel le dispositif ne pourrait fonctionner.

Durant le faux tournage, les intentions sont divergentes. Penn part à la recherche du Loch Ness dans l'objectif de produire un film de monstre commercial, quand Herzog se lance dans l'aventure à la recherche du mystère qui pousse les hommes à s'inventer des légendes pour se faire peur. Les deux clowns rejouent le vieux duel hollywoodien du maître et de l'esclave, du producteur (à l'esprit mercantile) tentant de soumettre l'auteur (intellectuel) à ses desideratas, et vice versa. L'un comme l'autre se craignent, ont leurs méthodes et leurs ruses. Penn joue à merveille son rôle de mouche du coche. Dans sa bêtise vulgaire qui irrite tant Herzog et ne peut que sauter aux yeux des spectateurs, il reproduit, en les "déconstruisant", les astuces techniques d'autres cinéastes pour simuler leurs monstres (le joujou dans l'eau), et utilise les grosses ficelles scénaristiques du cinéma d'action (l'équipage et l'aventure stéréotypés). Mais, dans le même temps, les manies et travers d'Herzog sont, eux aussi, décortiqués et moqués.

"Il l'avait fabriqué ce moment, comme on se fabrique les trois quarts de sa vie, se dit-il, et comme on se fabrique soi-même ;"

Les passages du début du film, chez Herzog, rappellent avec humour que toute mise en situation devant la caméra d'un individu dans un contexte censé être familier est déjà mise en scène (2). C'est ce que ne manquait jamais de rappeler Derrida qui se méfiait beaucoup des dispositifs d'enregistrement de ce type. Dans Derrida (mais également dans D'ailleurs Derrida, ou Ghostdance), le philosophe insiste devant la caméra sur l'écart entre la réalité et ce qui sera perçu de son image enregistrée au moment où il parle. Il y a notamment cette scène où il prend l'apéritif avec des amis et dit en souriant à l'intention des spectateurs, une coupe de champagne à la main : "Ils vont croire qu'on fait ça tous les jours !". Les images, prises dans le filet de la caméra, échappent au sujet et disent ce que veut leur faire dire leur auteur, et/ou celui qui les sélectionne et les monte ensemble suivant son propre schéma subjectif. Le filmeur/monteur parasite le réel (qui, certes, lui-même n'a rien de pur, qui lui-même est "joué"), il ajoute une apparence à l'apparence. C'est alors que le cliché menace. Le principe du mockumentary résulte en fait d'une défiance similaire vis-à-vis de l'image enregistrée, celle-ci prenant les atours, le masque de l'ironie pour s'exprimer.

"Nous aimons la nature d'autant plus que tout s'y passe moins humainement, et l'art quand il consiste en la fuite de l'artiste devant l'homme, ou en la moquerie de l'artiste à l'égard de l'homme, ou en la moquerie de l'artiste à l'égard de lui-même.."

Cet humour est essentiel à l'"artiste" (qualificatif que refuse Herzog, voir entretien avec Burdeau). Il lui permet de rester sur le fil, et l'empêche de tomber. C'est ici qu'il prend par la main les spectateurs, par-delà son travail. Qu'est-ce que le documentaire ? Un "enchaînement de moments triviaux" (Herzog dans Incident at Loch Ness). Mais il y a quand même l'idée terrifiante que tout ce qui est filmé va rester. D'où l'effroi vaincu par le grand rire (3).

"When I start out to make a fool of myself, there's very little can stop me."

Il se joue donc ici, à travers le rire, une vérité "pathétique". C'est le même schéma qu'Exit Through the Gift Shop (même si Penn ne pousse pas la "farce" aussi loin que Banksy), les deux films se terminant d'ailleurs sur l'incrédulité de leurs protagonistes principaux. La conclusion à tirer, c'est celle de Michael O'Hara dans The Lady from Shanghai : "Well, everybody is somebody's fool." A partir de ce constat, les puissances en présence s'annulent ou sont décuplées. Ces films invitent plutôt à bêtement ne pas abandonner, à ne jamais renoncer à la lutte dialectique entre créateur et producer.

Incident at Loch Ness embrasse donc aussi la question de la filiation. Quel héritage laisse Herzog pour les nouveaux cinéastes ? Penn joue ici avec complaisance le rôle du mauvais héritier embarrassant (imitateur et non voleur), et il n'est pas impossible que la conclusion à tirer, comme pour Exit Through the Gift Shop, soit qu'il n'y ait nul héritage possible. Une réponse qui peut paraître paradoxale tant sont nombreux les cinéastes (parfois de talent mais dont les films ont, il est vrai, peu de similitudes avec les films d'Herzog) qui se réclament héritiers du réalisateur allemand.

C'est à ce titre que la rogue film school d'Herzog * est intéressante, il s'agit d'un projet typiquement herzogien car totalement absurde. Qui peut vraiment n'y voir qu'une école de cinéma lambda où venir pointer tous les matins sur les bancs des amphis ? C'est, au contraire, une "école" qui clame à ses étudiants partout dans le monde qu'il n'y a pas de leçon à recevoir d'autrui pour faire des films et que personne ne peut devenir Herzog mais que chacun doit tenter de faire avec ses propres moyens (qui ne sont pas une fin). C'est une sorte d'"école" sans école, une école buissonnière prônant l'indépendance.


(1) Last Action Hero (1993) de John McTiernan marque un tournant dans ma cinéphilie. Je le vois trois fois au cinéma à l'époque, et commence à prendre conscience qu'une page personnelle se tourne. Zak Penn, spécialiste de scénarios de films de super-héros hollywoodiens et apparemment plus fumiste que vraiment dangereux, est crédité au générique du récent Avengers comme scénariste, mais il n'en serait pas vraiment l'auteur final. Ce qui a plutôt de quoi rassurer !

(2) Le choix de faire appel à Herzog est tout particulièrement approprié, le cinéaste roublard ayant été plusieurs fois déjà accusé de trafiquer la réalité dans ses documentaire. Petit rappel de mes notes sur Bells From the Deep * : "Ce qui intéresse Herzog, c'est comment nous regardons, nous interprétons le réel (cette anecdote des saoulards qu'il a jugé nécessaire de mettre ici le révèle assez bien). Au-delà (ou en deçà ?) de la physiologie, comment les humains appareillent leurs regards de mythes, de croyances, de superstitions... Au grand dam des moralistes, ici une image de la vérité n'est pas forcément une image qui ne triche pas avec la réalité. Herzog n'est pas critique envers les actions des hommes (même si elles sont absurdes), sauf si celles-ci ne s'accompagnent pas d'une quête existentielle. Il se moquera ouvertement de qui s'entraîne "mécaniquement" pour battre un record du monde parfaitement stupide (dans Encounters at the end of the world), mais pas d'une action réalisée visant un but absurde si elle nourrit l'expérience de celui qui la conduit. Nous avons déjà vu qu'il a lui-même sa superstition ("in celluloïd we trust") et à quoi celle-ci le conduit."

(3) La scène de conflit à propos du moteur du bateau trop bruyant rappelle même étrangement et ironiquement le célèbre texte de Serge Daney sur Fitzcarraldo. Extrait : "Il [Herzog] a toujours besoin du bruit d'un moteur. Ce petit mot résume tout son cinéma : moteur. Le moteur du bateau (et la panne qui guette), le moteur du robot humain (et la mort qui l'éliminera), le moteur des passions humaines (l'idée fixe, venue d'ailleurs), le moteur de la caméra qui enregistre les preuves irréfutables que le tournage a bien été dangereux, le moteur du gramophone qui sidère et domestique les Indiens à coup d'opéra. Herzog, c'est une vraie salle des machines. Un grand bruit de teuf-teuf, plutôt inhumain." Libé, 22-23 mai 82.

Emprunts : F. Nietzsche, V. Woolf, Banksy, The Lady from Shanghai (O. Welles)

*