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Zhang Ziyi, dans les tourbillons de l'Histoire (double programme)



Jasmine Women (2004), film de Hou Yong, est construit en trois parties titrées : grand-mère, mère et fille. L'idée, c'est de traverser le XXe siècle chinois à partir du destin particulier d'une famille dans laquelle le gène féminin prédomine et où les hommes ne font pas long feu. Les réalisateurs chinois sont férus de ce genre de fresque, qui, il faut bien le reconnaître, ne valent généralement pas grand-chose (1). Et l'exercice est encore une fois raté ici.

Ce qui attire principalement l'attention, c'est le traitement cinématographique du temps, qui est lamentable. C'est toujours la même histoire : Hou Yong pense qu'en lustrant un tramway d'époque et en le faisant passer bien en vue dans le plan, il enregistrera l'intégralité de l'empreinte du temps. Autant dire que le matérialisme à partir duquel il (s)aborde le temps n'a pas grand-chose à voir avec le matérialisme historique de Marx. Tout au contraire. Le petit flacon de parfum et la revue traversant les époques, objets censés à plusieurs reprises rappeler les années 30 où tout a commencé, sont les pivots du matérialisme du cinéaste (2). Des années 30, aux années 80, en passant par les années 50, le temps défile à coup de vignettes illustratives. Le temps est littéralement l'espace, sans écart, dans le sens où le premier s'exprime intégralement dans la conception théâtrale et décorative du second.

Pire, l'astuce du cinéaste consistant à faire jouer aux trois époques différentes les jeunes filles par la même actrice (Zhang Ziyi, oscillant entre cabotinages et pauses languides pour pubs de cosmétiques), se voulant sûrement très judicieuse, impose une espèce d'uniformité et de constance des traits aux personnages dans le temps. Il s'agit essentiellement de modifier la coiffure de l'actrice pour la faire paraître légèrement différente, le costumier se chargeant du reste. Si l'insouciance de la jeunesse est réservée à Zhang Ziyi, Joan Chen se charge des rôles de mères. A l'éternelle jeunesse de Zhang Ziyi, correspond le lent vieillissement de Joan Chen tout au long du film, à coup de maquillage. Les deux processus, artificiels et grossiers, échouent à donner corps au passage du temps à l'échelle individuelle.



Symptomatique de ces fresques qui voient trop grand, un contenu des périodes évoquées sciemment dévalisé au coin du bois de l'Histoire. Ici, le hold-up est parfait. La première période des années 30 signale une invasion de Shanghai par les japonais qui semble épidermique, parachutée soudain là comme un bref cauchemar de Mo après une drôle de longue nuit. Puis viennent les années 50 et la Chine de Mao, une période plutôt sympa, soirées chansons et balades champêtres à vélo au programme. Enfin, les années 80 et leurs zones pavillonnaires du "rêve chinois" fraîchement bâties. Comme trop souvent, le rendez-vous entre les individualités du film et l'Histoires qu'elles traversent est raté. Difficile de dire si c'est par négligence, par mépris, par malhonnêteté. Peut-être un peu de tout cela à la fois…

Dans ces conditions esthétiques, le film ne peut évidemment pas se permettre d'être autre chose que parfaitement réactionnaire. C'est, deux heures durant, le long calvaire moraliste de jeunes femmes qui reproduisent à chaque génération la même erreur : coucher avec leur petit ami contre l'avis de leur mère et tomber enceinte tandis que le père s'esquive. Cette image de la femme-mère reste est un grand classique illustrant le conformisme du cinéma chinois "officiel". Ca ne rate pas, dans au moins deux films chinois "officiels" sur trois, le rapport sexuel suggéré (dans Jasmine Women, la scène évocatrice de la première période, filmée au niveau des jambes de Zhang Ziyi, est très belle) est synonyme pour la femme d'un basculement du côté de la maternité (3). Et, à ceci, vient généralement se greffer le dilemme de l'avortement laissé à la charge de la femme (4), censé rafraîchir les esprits. Ce cinéma du temps qui passe mal dans la forme possède en lui, dans le fond, tous les ferments d'une société sclérosée, fortement marquée encore par la tradition de pensée confucianiste.


(1) Avec 24 City (2008), Jia Zhang Ke tirait bien son épingle du jeu. A propos du film, on pourra lire le texte Les voix du peuple, Spectres du cinéma #4, p. 67 *. Sa fresque shanghaienne, I Wish I Knew (2010), était plus sujette à critiques.

(2) Contre ce point de vue matérialiste du souvenir, le très bon film Le Parfum de la dame en noir de Bruno Podalydès (datant de la même année que Jasmine Women) proposait une approche vaporeuse du passé, préférant pour l'évoquer le trouble diffus du parfum à son joli flacon d'emballage.

(3) C'est également le cas dans le final inattendu du tout récent film foutoirique de Gordon Chan, Mural (2011). La déesse du macho tombe enceinte, dès lors il doit se consacrer à elle seule et abandonner son "harem".

(4) Rappelons que Zhang Yimou avait "brillé" dans ce registre l'an dernier, avec The Love of the Hawthorn Tree (2010).

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Purple Butterfly (2003) est un film, je crois, plutôt méconnu dans la filmographie de Lou Ye. Pris entre académisme et tentation moderniste, le film est pourtant loin d'être le moins intéressant de son auteur. C'est un film d'amour et d'espionnage (sino-nippon). Le scénario est classique et romanesque : les amoureux d'antan, l'un tout contre l'autre, se retrouvent l'un contre l'autre car ils ont "choisi" chacun un camp différent pendant la guerre. Entre temps, il y aura eu toute une série de morts, victimes du terrorisme japonais et chinois. C'est, en fait, une véritable hécatombe sous un déluge de larmes puisqu'à chaque fois il s'agit d'un(e) proche ou d'un(e) intime d'un des personnages principaux. Chaque perte humaine est au coeur (d')un déchirement tragique ayant ses conséquences sur l'engagement des personnages dans le conflit historique.

Contrairement à Jasmine Women, le destin des personnages est - certes pour le pire - étroitement chevillé au déroulé de l'Histoire qu'ils traversent et écrivent de par leurs actes. On pourrait dire que Purple Butterfly baigne deux heures durant ses personnages et les spectateurs dans le cauchemar né de l'antagonisme contenu dans la citation à laquelle Godard a fait plusieurs fois appel dans ses derniers films : "Le rêve de la nation est d'être seule, le rêve de l'individu est d'être deux." Le long travelling sur le quai de la gare, constituant l'un des moments phares du film, est emblématique de ce par quoi il est travaillé.

Une jeune fille attend avec excitation son compagnon sur le quai tandis que sur celui d'en face arrivent les résistants, armés, qui vont, dans un premier temps, enlever son petit ami, et dans un second, la tuer. Les deux nous apparaissent ensemble mais encore séparés dans un même mouvement de caméra le long du quai. Lorsque les résistants que nous suivons auront franchi la passerelle au-dessus des voies, le rêve de couple romantique de la jeune fille se verra transformé en cauchemar en un éclair, écrasé par les soldats de libération nationale chinois (eux-mêmes pris, plus tard, dans pareil étau).

Le dilemme cruel vers lequel tend le film et dans lequel est piégée Ding Hui est prétexte à toute une série de plans rapprochés sur le visage de Zhang Ziyi, à répétition piégé dans le cadre du plan. Plutôt que de restituer, en les ramassant dans une ou deux scènes, l'intériorité du personnage (les sentiments amoureux, le calcul, les souvenirs, la peur..), Lou Ye laisse un peu se transformer la possible intensité en agacement face à un visage, certes agréable, mais résolument opaque. Le reproche classique vis-à-vis d'acteurs parfois trop excessifs qui viennent détruire, de par leur jeu, la construction du film, se transforme ici en une critique à l'encontre du réalisateur qui s'épuise à tenter de (nous faire) déchiffrer l'indéchiffrable à la surface du visage sans expression de son actrice.

L'action du film semble se déroule autour de l'actrice telle une tapisserie déployée devant nos yeux afin de réaliser nous-même son bouillonnement émotionnel lors des maintes scènes où son visage nous est longuement offert à contempler. Un dernier flash-back vient nous signifier que notre imagination travaillait même auparavant en deçà des turpitudes réelles de Ding Hui, lorsque est révélé le lien profond qui l'unissait à l'un des protagonistes du film.


illustrations : tournage de Jasmine Women, 24 City, affiche de Purple Butterfly.

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