ACCUEIL ARCHIVES FORUM CONTACT


TEXTES LIÉS


TOUS LES MONTAGES SONT PERMIS


IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI


BUTINAGE PRINTANIER


GRANDS ÉCARTS


RETRAITE ?!



Yin c'est yin



Regardé Kung Fu Panda 2 sans lunettes 3D, mais avec les "lunettes" de S. Zizek. Il avait évoqué le premier épisode lors d'une discussion * dans laquelle il affirmait que le film, qu'il avait détesté, était un reflet très exact du mode de pensée propre au capitalisme globalisé (1). Etonné à l'époque car ayant mollement regardé le film, je n'avais rien remarqué dans ce sens, juste des acrobaties pour gamins plutôt inoffensives.

Du coup, j'ai tenté d'approcher le numéro 2 de cette manière (2), encouragé en cela assez vite par la nullité fumiste de l'ensemble : scénario faisant preuve d'un manque d'originalité flagrant, traditionnel combat méchants/gentils, flash-back le plus banal possible sur la jeunesse de Po avec son incontournable saut esthétique (de la 3D à l'animation d'antan, en passant par le théâtre chinois d'ombres découpées), enchaînement de séquences de poursuites "jeu vidéo". Et, en effet, le film ne vend pas seulement le jeu vidéo qui sortira probablement en même temps, mais aussi un mode de pensée - ce qui, en un sens, est plus "dangereux". Cet opus (comme sans doute le précédent qui avait les mêmes scénaristes) est à forte teneur idéologique. Nous avons, d'un côté, le méchant totalitarisme (soif de pouvoir absolu, violence arbitraire du chef autoproclamé, volonté pervertie de sujets sous le joug du chef restant sagement à leur place et se résignant), et, de l'autre, notre bande de héros de la Vallée de la Paix qui ont soif de "justice" (le mot d'ordre revient au moins deux fois), prêts à en découdre au nom de celle-ci, tout en vivant à l'école du zen. Ou quand le inner peace devient le slogan pour une paix intérieure individuelle qui permet d'être mieux armé pour faire la guerre aux méchants, comme il est bien connu (et malheureusement plutôt à la mode) que "la guerre, c'est la paix".

Cynisme pour enfants de la mante religieuse avec sa remarque "vous pouvez enfermer mon corps, mais pas mon esprit" : il fallait qu'elle dise cela avec un certain ton goguenard, le ton des éternels vainqueurs qui se sont appropriés l'une des maximes des vaincus de l'histoire. Vous l'aurez compris, le film s'inscrit donc pleinement dans notre horizon de guerres et d'interventions ciblées au nom de la "justice" du plus fort (visant, qui plus est, à conserver l'ordre ancien et noble - du bon vieux Kung Fu - face à la modernité technologique - de la poudre et des canons) contre les états voyous, menées par quelques experts n'ayant pas l'air d'y toucher, devant un peuple de moutons et de petits cochons roses spectateurs bêtement impuissants.

Que le film sorte en même temps aux USA et en Chine (et, plus tard, dans le reste du monde) ne peut laisser indifférent : la censure chinoise n'a d'autre choix que de s'incliner dans l'indifférence pour signaler comme ces clichés totalitaires qui, bien évidemment ne visent personne en particulier, seraient éloignés de la réalité chinoise d'aujourd'hui. Elle a très bien assimilé le fait que censurer est signe que l'on a été frappé là où cela fait ou peut faire mal, et que cela peut risquer de créer plus de vague que de laisser passer. Il n'y a, par contre, rien qu'elle ne puisse condamner plus ouvertement et durement que ce qui vise directement, concrètement, son pays (venant de l'intérieur ou de l'extérieur), les exemples (parfois les plus stupides, comme ces quelques plans de Batman se déroulant à Hong-Kong qui valurent au film d'être censuré illico) sont légion.

Cynisme aussi de la psychologie de bazar du film qui en fait des caisses avant que Po n'annonce soudainement que l'important c'est ce que l'on est maintenant et non le passé. La psychologie plaquée sur ces figurines dessinées et animées par ordinateur devient ainsi un simple argument pour meubler le film, à intervalles réguliers, une heure et demie durant, avant d'être trucidée en quelques secondes qui annulent ce qu'il a fallu se colleter précédemment. Ice Age 3 avait au moins l'honnêteté de pousser au bout son programme un peu vain (faire parler des animaux en peluche comme dans un film de Woody Allen). Mais ce recours à la psychologie a d'abord pour effet de rattacher l'intervention du panda à ses petits rêves traumatiques individuels et familiaux, et donc à une vengeance personnelle, plutôt qu'à un grand rêve collectif post-oppression. Son équipée est donc ainsi dispensée de se voir représenter un soulèvement de type révolutionnaire face à un pouvoir tyrannique (3), elle est soulagée de cet impératif politique.


(1) Il a aussi, apparemment, consacré plusieurs pages de son dernier bouquin (Vivre la fin des temps) à l'idéologie du film *.

(2) Au moment où Antoine Buéno crée le buzz en s'amusant à "décrypter" les clichés culturels de l'auteur des Schtroumpfs enracinés dans son oeuvre.

(3) Peut-être certains chinois ont-ils raison de ne pas savoir ce que sont nos gauche, droite, républicain, démocrate, et surtout de mettre beaucoup de mauvaise volonté à le comprendre. On ne peut pas les blâmer, en définitive ils ont compris (et appris par la force des choses, de leur propre situation) bien avant nous que toutes ces étiquettes dans le jeu politique représentatif de chez nous sont aujourd'hui synonoymes d'un seul et même engouement économique pour le libéralisme, le reste étant affaire de particularismes culturels un peu désuets. Ils savent reconnaître ce qu'ils connaissent déjà. Comme à tous, c'est ce qu'ils ne connaissent pas encore qui peut créer un point d'émancipation, et c'est précisément l'une des choses que leur gouvernement ne tolèrera pas qu'ils puissent rencontrer sur leurs écrans. Kung Fu Panda 2 offre un ajustement idéologique qui permet aux chinois de se reconnaître dans les valeurs capitalistes de libre entreprise et d'individualisme (avec la valeur "spirituelle" ajoutée) tout en en rejetant la matraque, la part (la chape) politique refoulée (la dictature "communiste") qui se trouve du côté du Mal. Côté occidental, inutile de faire dans la finesse, l'ennemi "totalitaire", contre qui s'agitent les sauveurs, est tout désigné, et le public censé n'importe comment être chauffé à blanc.



à suivre...
*