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L'IMAGINAIRE DANS LES PINCES DU RÉEL


DÉLIVRER DES RÊVES


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UNE VILLE D'AMOUR ET D'HISTOIRE



L'espace cinématographique



La Route de Darezhan Omirbaev, est le film qu'il a réalisé trois ans après Tueur à gages, en 2001. Omirbaev filme une courte tranche de vie d'un cinéaste kazakh de manière, à mon avis, fortement autobiographique. Pourquoi ? Entre autre parce que lors de la flânerie du cinéaste sur la route, Omirbaev incruste des éléments de son film précédent ainsi que des rushs de celui-ci. Ces séquences, ces "brouillons" de tournage, représentent l'imagination du cinéaste au travail, en ébullition. Les images de la pensée en éveil strient le réel, les deux s'interpénétrant un peu comme dans le roman moderne, sans partage net, ni hiérarchie. La formule est bien connue et travaille le cinéma du kazakh depuis ses débuts.

Omirbaev peut jouer sur le montage et sa puissance référentielle (à l'égard de sa propre œuvre), comme nous venons de le voir. Le film se situant dans le "milieu du cinéma", le cinéaste rend d'ailleurs ici très directement hommage au travail du montage, via quelques remarques de son personnage principal sur sa pratique. Mais il a également recours à d'autres façons de procéder.

Dans La Route, il fait aussi allusion à Tueur à gages en reproduisant la scène du cassage de gueule en huis clos, sans médiation directe des images de ce film antérieur incrustées au montage. Il y a juste dans la "réalité" du film, une répétition quasi à l'identique de la scène, du modus operandi du tabassage, comme un motif obsessionnel (post-traumatique) qui se reproduit de film en film. Des manières de bourreau apparemment courantes de régler les conflits à coups de poings, à domicile, en montant le son de la TV pour étouffer les plaintes et les cris, qui hantent la société kazakh et par conséquent le cinéma d'Omirbaev.

Cette scène prend même un tour beaucoup plus imaginaire un peu plus loin, lorsque lors d'une rêverie, le personnage imagine son bourreau en mongol sanguinaire (avec cheval et costume), signalant une barbarie stagnant dans les racines de la société kazakh. Notons enfin que, dans La Route, ce sont des types reprochant au cinéaste certains choix de montage de son dernier film que celui-ci refuse obstinément de changer pour eux, qui remplacent les violents usuriers mafieux de Tueur à gages. Le montage (sans compromis) ne s'envisage donc pas sans certains dangers dont il faut accepter tous les risques. La "morale" est ici située dans le geste plein de conviction et d'évidence du monteur lors de la constitution de son oeuvre, pas dans le résultat des images qu'il a monté ensemble. Elle porte la signature de l'intégrité de l'artiste vis-à-vis de lui-même, non d'une exigence à l'égard des spectateurs.

J'aime beaucoup cette minuscule statue que le cinéaste a placé au-dessus de son lit. C'est un petit bonhomme qui porte une grosse pierre au-dessus de la tête, au bout de ses bras tendus, comme s'il allait la jeter devant lui. Il y a un jeu d'ombre dans le film, l'ombre de la statuette se projette sur le mur au-dessus de la tête de lit du cinéaste et donne l'impression qu'elle va lui jeter la pierre (devenue énorme) sur le dos au petit matin, lorsque le soleil se lève pour une nouvelle journée. C'est magnifique, il y a dans ces images toute la charge de responsabilité vis-à-vis de soi-même, et en même temps le danger de l'artiste au travail, sans défense sur la route, à la recherche d'un carrefour où se croisent passé, présent, futur et ce qui n'existe que possiblement au sein de son imagination quotidienne. L'ombre est aussi comme un reste, un rappel, du noir de la nuit, où cette recherche au lieu de cesser ne saurait que s'intensifier.



L'artiste dégingandé se présente ici à nous comme une sorte de clown malgré lui, qui erre et lutte dans un monde plein d'embûches (voir la scène particulièrement humiliante mais très drôle où le public, suite à une erreur de bobine du projectionniste, préfère regarder la suite d'un film d'arts martiaux plutôt que le nouveau film qu'il était venu présenter en grandes pompes). Jamais écrasé mais constamment menacé de l'être, dans l'être, il poursuit sa route. On pense à Buster Keaton, évidemment, qui se relève toujours pour poursuivre son chemin vers l'impossible, contre vents et marées.



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