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RETRAITE ?!



Culte cathodique



Avec Machete, Roberto Rodriguez s'attaque enfin frontalement à la question de la frontière (USA/Mexique). Le film, on s'en doute connaissant l'énergumène, ne bascule pas pour autant dans le film à thèse (1) et reste un délire d'ultra-violence de plus dans la filmographie sangui(g)nolente du cinéaste. Si Tarantino parvient encore, quoique péniblement, à intéresser pour ses partis pris formels et scénaristiques parfois audacieux, on désespère de voir son "petit frère" sortir de la spirale complaisante et quelque peu systématique dans laquelle il se trouve enfermé - à l'image de ses cartons finaux, plaisanterie ou pas, annonçant deux suites au film, ce Machete étant déjà la version longue d'une bande-annonce, et faisant penser à une suite de Planet Terror, qui lui-même faisait penser à un calque de…. Le film n'est d'ailleurs que co-réalisé par Rodriguez qui partage l'affiche avec Ethan Maniquis (son monteur habituel) sans que rien ne semble venir perturber la machine bien huilée du cinéaste.

Le fond politique du film est-il louable ? Sans doute plus que la douteuse partition proposée par Tarantino dans Inglorious Basterds. Difficile de trouver le film totalement antipathique, quoique particulièrement caricatural (à ce propos, au vu de la majorité de ses rôles ces dix ou quinze dernières années, on ne saurait s'étonner de retrouver De Niro dans cette affaire). Il s'agit de "dénoncer" des liens qu'on imagine à peine fictionnels entre politicards néoconservateurs populistes, miliciens d'extrême droite et cartels de la drogue ; proposer en échange une résistance, un réseau d'immigrants mexicains organisés sur le territoire us, solidaires de ceux qui sont déjà là et de ceux qui arrivent. Chacun choisi son camps, entre gros méchants nazillons et gentille résistance pro-mexicains (!), l'objectif étant de finir, comme à l'accoutumée, par une orgie de dézinguages à tout va.

Le problème déjà évoqué est que Rodriguez bascule rapidement dans un bain de sang et une boucherie qu'il reproduit de film en film, avec ou sans arrière plan politique. Il est donc à craindre que ces litres d'hémoglobine, de membres découpés filmés, soient en définitive le premier centre d'intérêt du cinéaste, avant même de faire preuve d'une quelconque conscience citoyenne. Et pire, peut-être, qu'il s'en lave les mains un peu cyniquement. La violence du monde qui l'entoure servant de déclencheur - à la manière de ces couteaux dit "cran d'arrêt", dont une simple pression sur un bouton fait sortir mécaniquement la lame à la demande -, tout en le dédouanant, de l'hyper-violence complaisante de ses bobines.

Cependant, en envisageant les spectateurs du film comme ces gardes du corps qui commencent à douter des motifs de leur fidélité envers leur patron et des raisons pour lesquelles les mexicains sont stigmatisés après le passage choc de Machete, qu'est-ce qui dit qu'un tel film, au-delà du plaisir pris à contempler des champs de massacres, ne puisse déplacer ou conforter positivement quelque chose dans la conscience de ses spectateurs ? Rien. Absolument rien.

Nous nous trouvons ainsi dans un cas censé bienvenu où l'idéologie (certes progressiste) du film n'enserre pas nécessairement les spectateurs à la manière d'un corset trop rigide, mais où malheureusement ce relâchement (qui est essentiellement le fait de la caricature grossière) n'offre à ceux-ci guère d'autre échappatoire qu'un morne spectacle de bal trap géant.

Après le Che de Soderbergh en 2009 (ou encore le film de Guédiguian, et bien d'autres encore..), qui visait à redonner sur les écrans une dimension humaine à Guevara et à son travail révolutionnaire collectif derrière la figure dorénavant postérisée (triste postérité) - tout en en faisant pour cette raison une espèce de dinosaure d'un autre temps révolu -, des films aussi différents que Machete ou White Materiel (Claire Denis) offrent, à leur manière, une représentation totalement mythifiée de la résistante. Celle-ci passe par des héros communs - faut-il dire "post-modernes" ? -, s'offrant une image populaire saisissante et individualisante, comme intégrant nécessairement déjà en eux une dimension d'image Poulain, d'icône clichetonneuse. En ce sens, le clin d'oeil de Jim Jarmush au personnage du film de Claire Denis, dans son Limits of Control, est un bon révélateur de cette (im)posture révolutionnaire arty. Du recyclage des personnalités du passé au fantasme midinette du résistant, le cul de sac de la résistance à visage humain n'est, bien sûr, pas seulement d'ordre cinématographique, mais se joue également sur la scène politique du réel.

Il s'agira de poursuivre par ici un chantier déjà entamé en d'autres lieux, l'étude critique des différentes formes de résistance à l'oeuvre dans le cinéma passé et surtout à venir, étant entendu que, depuis le début des années 2000, la résistance (à divers dispositifs de contrôle d'un pouvoir hégémonique sur les individus) est un thème qui revient très fréquemment dans les différentes strates économiques et géographiques de la production cinématographique. Se frotter à l'héroïsme, essayer de saisir si les héros nous sont encore indispensables, si certaines manières de filmer le quelconque peuvent plus certainement recéler leur part de résistance. Une étude qui représente, c'est un voeu, un exercice profitable pour l'auteur de ces lignes, comme pour les lecteurs de celles-ci...

En attendant, retour à RR, qu'il ne faudrait pas confondre avec un autre RR, réalisateur néo-réaliste italien (quoique la relation à la religion du second ne soit guère plus "orthodoxe" que celle du premier).

Une image de Machete retient particulièrement l'attention. Une sorte d'"installation" au cœur du film, pourrait-on dire. Il s'agit d'une grande croix composée de vieux téléviseurs à canon à électron dans le presbytère du frère prêtre de Machete. Tout l'univers de RR semble se cristalliser là, dans cette croix qui incorporerait la signature de l'auteur :

· La croix comme signe du mélange de répulsion (rigolarde) mais surtout de pure fascination (clichée, de quincaillerie) pour la religion catholique,

· Les téléviseurs "d'époque", dans lesquels il a sans doute vécu dans une violence largement fantasmée sa cinéphilie bis, celle en laquelle il croit et qu'il catéchise à n'en plus finir, quitte à devenir, aujourd'hui plus encore qu'hier, profondément "étouffe-chrétien".

PS : Je constate que je n'ai pas évoqué Godard cette fois-ci … Merde, trop tard.

(1) Plus sérieusement, à propos de la politique actuelle, poursuivie par Obama après Bush, de fermeture de la frontière et sur ses conséquences, on pourra lire l'article "Encore plus à droite, le pari gagnant de la droite américaine", Le Monde diplomatique, #680, Novembre 2010, pp 12-13. Le film d'Anthony Mann, Border Incident, datant de 1949, mettait en scène cette alternative étatique "ouverture contrôlée"/"fermeture propice à l'illégalité". Celle-ci était accompagnée de son ombre économique "socialisme"/"néolibéralisme". Et Mann de pencher très clairement du premier côté de la balance, dans un éloquent plaidoyer final qui apparentait définitivement ce film, au contraire de Machete, à un film à thèse.

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