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Qu'attendre de Man of Tai Chi, premier film de Keanu Reeves en tant que réalisateur ? Difficile de répondre objectivement à cette question. On peut aller le voir pour l'acteur souvent bon (qui joue dans son propre film), pour découvrir ce qu'un acteur hollywoodien prestigieux est capable de faire lorsqu'il passe derrière la caméra, ou encore, comme cet ami à qui je signale la sortie du film, le rejeter d'emblée en devinant un exercice d'auto-satisfaction personnelle dans la lignée de la vogue Matrix et de l'usurpation du cinéma d'arts martiaux chinois par Hollywood.

L'égocentrisme est naturellement présent dans ce film de, et avec, Keanu Reeves. L'ultime combat se doit d'opposer l'acteur star états-unienne et le jeune acteur filmé pendant tout son film par la même star portant la casquette de réalisateur. Un dernier combat empesé, dans lequel Keanu Reeves lourd sur ses pattes ne fait pas le (bon) poids. Yuen Woo-ping (chorégraphe chinois de génie ayant pactisé de longue date avec le gratin hollywoodien) se trouve, face aux limites martiales de Keanu Reeves, soudain dans l'obligation de gruger au montage, dans ses angles de vue, etc. Cela se voit, se sent à l'écran.

Les (nombreux) combats précédents qui opposent d'authentiques experts en arts martiaux, sont filmés avec virtuosité, la caméra virevoltant sans encombre autour des figures enchaînées par les athlètes. Quel que soit l'angle sélectionné, les pirouettes impressionnent, reste au chorégraphe et au metteur en scène à sélectionner la meilleure position possible pour la caméra afin d'enregistrer le réel spectaculaire de ces prouesses sportives. Dans cette situation, l'enjeu principal et dans le même temps réductible du montage, est d'ajouter du rythme aux scènes de combat. Tandis que lorsque Reeves se transforme en combattant, Yuen Woo-ping doit penser en des termes très différents (un peu comme avec Uma Thurman dans Kill Bill, dont il est aussi le chorégraphe). Il ne s'agit plus pour lui de valoriser en montrant, mais de valoriser en masquant. Les angles de caméra doivent tenter d'esquiver le manque de mobilité et de précision de Reeves par rapport à son adversaire, le montage éviter de rentre trop visible la lenteur de ses gestes et coups. Il s'agit alors de retenir le corps de Reeves dans l'imaginaire de la fiction qui l'héberge.

Les effets causés par les raisons évoquées précédemment et nettement visibles à l'écran, se prêtent assez bien ici aux enjeux soulevés par le scénario. Car Reeves représente dans le film la puissance négative, le yin, tandis que son adversaire chinois (qu'il tente d'influencer), Tiger Chen, représente le yang dans les derniers moments du film, après une longue lutte intérieure. Ce qui manque à Tiger Chen, comme le lui montre son maître lors d'un entraînement costaud, c'est la méditation qui lui donne la capacité de tout éviter et de frapper sans toucher physiquement l'adversaire, de le frapper puissamment avec du vent, du vide. Frapper avec une caresse. C'est lorsqu'il réalise qu'il n'est rien, qu'il atteint ce stade ultime, et peut vaincre le personnage joué par Reeves. La scène est belle. En plein combat, Reeves lance à Tiger Chen qui est au sol : ''Tu n'es rien !'' en croyant l'affaiblir mentalement. Celui-ci se relève et lui répond : ''Oui, je ne suis rien.'' Et cette prise de conscience transcende son Tai Chi qui n'a alors d'égal que celui de son premier maître vertueux.

A cet instant, c'est le narcissisme de Reeves lui-même par l'intermédiaire de son personnage, qui semble s'épuiser d'un coup. Ce corps lourd et bien peu agile, qui freine la dynamique harmonieuse du film, s'efface alors pour donner la victoire à celui qui incarne toute la beauté et la souplesse du Tai Chi. Une dernière remarque de Reeves agonisant au sol, et à l'intention de Tiger Chen, lui donne quand même l'ascendant en terme de réalisation : ''Je savais que tu avais cette capacité en toi !''. Et, de fait, le choix de tourner avec cet acteur rare (qui a d'ailleurs été la doublure de Thurman sur Kill Bill), qui doit sans doute aussi beaucoup à Yuen Woo-ping, se révèle fort pertinent. La ressemblance physique évidente et essentielle entre Reeves et Tiger Chen renforce le jeu de miroir entre les deux. Le narcissisme troublant (et quelque part déchu) de Reeves compose avec l'autre à l'écran, en l'espèce d'un reflet asiatique fascinant, différent, et surtout non ironisé.

Quant à la représentation topographique de la Chine, le montage y prédomine également. Montage qui, une fois encore, semble jouer le rôle de béquille pour un cinéaste confronté à un manque handicapant (la réalité chinoise) qu'il se doit de palier. Il est fréquent qu'un plan à Hong Kong se poursuive, grâce à un fondu enchaîné, sur un plan à Beijing (et vice versa). Ce glissement de Beijing à Hong Kong fait mine d'embrasser une seule et même réalité chinoise, harmonieuse en apparence, mais plus chaotique dans le détail. La représentation de Beijing, comme celle Hong Kong, est double. La capitale politique chinoise est à la fois représentative d'une certaine innocence et d'un art de la sagesse ancestrale, et à la fois corrompue par des fonctionnaires obtus et non respectueux des traditions locales. De même, Hong Kong est elle le siège d'une corruption des âmes et d'une violence souterraine, régulée par des fonctionnaires de police intègres, qui cherchent (et parviennent) à venir à bout des abus commis et supportés par quelques millionnaires et fonctionnaires hauts placés. Bien sûr, cette vision des choses, reste relativement soumise à une part de caricatures et de clichés à laquelle la réalisation n'échappe pas toujours. Cependant, reconnaissons à Reeves la volonté de travailler une fois de plus le sujet de son film dans sa forme, par cette opposition de contraires qui s'opposent à l'intérieur même de chaque contraire afin de créer une apparente harmonie des contraires.

C'est au niveau le plus local que l'on trouve les péripéties les plus ratées du film. L'enquête policière à Hong Kong est bâclée, de même que la vie et les déboires de Tiger Chen à Beijing. Ces faiblesses peuvent toutes les deux s'expliquer. En ce qui concerne l'enquête policière, Reeves s'aventure dans un domaine déjà nettement balisé dans le cinéma hongkongais, il ne semble ni en mesure, ni avoir l'intention, de rivaliser avec un Johnnie To, par exemple. Concernant la vie de Tiger Chen à Beijing, le cinéaste paraît quelque peu piégé par le fait qu'elle est censée être également intégralement filmée de manière cachée par les maîtres des combats de Hong Kong, qui la proposent comme reality show en ligne à leurs spectateurs-parieurs. Du coup, il apparaît que Reeves ne sait pas vraiment (et c'est tout de même une lacune assez grave pour un cinéaste) comment gérer la nécessaire différence de régime d'images entre film de cinéma et reality show.

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