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Voyage à Nanjing



Votre amie vous propose d'aller au ciné avec vous, vous voilà consultant les programmes des salles de votre ville sur internet, et tombant sur un film qui vous fait très envie et à côté duquel vous seriez passé si elle n'avait pas eu la bonne idée d'envisager cette sortie ! Vous l'invitez à aller voir ce film ou un autre, sans trop en faire, mais enfin en lui signalant quand même au passage votre intérêt particulier pour le premier. Elle préfère aller voir le second. Fort à tort, elle a soupçonné que pourriez bien être plus tenté par la découverte du film qui vous intéresse que par sa présence à vos côtés. Inutile de se démonter, Memories Look at Me repassera les jours prochains, j'irai donc plus tard, seul, et je profiterai de la présence de mon minou et d'After Earth (si peu) ce soir.

Pourquoi cette curiosité et cet attrait pour Memories Look at Me ? La réponse est toute bête : parce que la jeune réalisatrice chinoise du film n'est autre que Fang Song, l'étudiante en cinéma du film Le Voyage du ballon rouge de Hou Hsiao Hsien (2006). Surprise de voir un personnage de cinéma jouer son propre rôle dans la réalité. Surprise également de voir un film indépendant chinois programmé en salle dans quelques multiplexes de Shanghai. D'autant que le film, produit par Jia Zhang Ke, est un documentaire intimiste sur les rapports entre sa famille et elle. Dans le grand hall d'attente multicolore, m'est revenu à l'esprit le souvenir de la découverte surprenante de Bled Number One (Rabah Ameur-Zaïmeche) dans un multiplexe, il y a de cela quelques années en France. Memories Look at Me se caractérise moins par une volonté forcenée d'assèchement de la fiction, que par un constat désabusé d'une certaine absence de fiction personnelle à mettre en scène.

De cette prise de conscience mélancolique naît une situation de crise intérieure que vit Fang Song de passage à Nanjing chez ses parents - elle filme dans l'appartement de ceux-ci et ceci, vous le verrez, est crucial. Mais cette crise même se joue sur un mode mineur, sans grands effets spectaculaires, presque invisible à l'oeil nu. Elle est tapie dans l'intériorité de la cinéaste comme un manque à raconter, d'où que celle-ci doivent se promener dans l'appartement familial (et, à de rares occasions, au-dehors) avec sa caméra pour enregistrer ceux qui regorgent d'histoires (du passé). Visiter ses parents consiste toujours à pénétrer dans une zone où l'enfant y est sans âge pour ses parents, et vice-versa. Il s'agit pour Song de creuser le passé dans cet espace, pour elle, tellement familier en terme d'espace, mais hors du temps. Elle excelle d'ailleurs à filmer l'appartement comme un endroit immuable, qu'elle connaît à ce point par cœur que chaque plan enregistré à l'intérieur est impeccablement choisi et cadré avec une grande variété d'angles, que chaque personnage qui y est filmé s'y inscrit avec beaucoup de grâce.

Song prend le risque (lorsqu'on est distribué en multiplexe) de filmer cet endroit où reposent les nombreux spectres de la fiction familiale comme un lieu de sommeil. En effet, l'on dort à peu près autant que l'on parle dans le film : les parents dorment dans leur chambre, le frère exténué par son travail s'assoupit sur la table du salon, Song sort de sa chambre l'esprit encore vaseux après une sieste, la petite nièce déjà au lit avec ses grands-parents attend pour dormir que sa tante lui montre un bibelot lumineux. La cinéaste assume l'effet que peut produire cette omniprésence du sommeil sur les spectateurs. Elle nous plonge ainsi, avec elle, dans un état cotonneux d'où peuvent émerger, se lever, les figures du souvenir. Le grand pont de Nanjing au-dessus du Chang Jiang, surmonté de deux énormes statues rendant hommage aux révolutionnaires maoïstes ouvre le film. Ce même pont que l'on voyait déjà dans Nuits d'ivresse printanière de Lou Ye et que l'on dit être l'endroit favori des chinois suicidaires *. En passant devant - au cours d'une séquence derrière une vitre, dans le prolongement direct du film d'Hou Hsiao Hsien dans lequel elle a joué - Song semble sursauter en voyant les statues. D'emblée, les spectres de la mémoire, de l'Histoire, nous sont montrés se tenant bien droits, debout, veillant encore sur la ville.

Les fantômes du passé, héritage familial, renvoient imperceptiblement Song à son présent et à sa propre expérience, lui posant la question : ''Et toi, qu'as-tu donc à transmettre de ta propre vie''. Lors de sa visite, certains membres de la famille vont directement chercher à lui faire changer de vie. Ils essaieront de lui faire quitter le célibat pour rejoindre la fiction de la vie de couple (sa belle-sœur avec son frère, puis sa mère veulent la marier). ''Trouver quelqu'un avec qui vivre, c'est avoir quelqu'un à qui parler'', lui dit sa mère. Et c'est beaucoup plus que cela, c'est aussi avoir quelque chose à raconter. Car la parole qui entoure Song durant le film est majoritairement celle qui raconte la vie de couple à travers les époques, à travers les parents et les enfants. De la discrétion de Song devant ses témoins, sourd le poids de sa solitude célibataire, non pas face à la famille, mais avec elle, en raison d'elle.

Du fait de sa situation personnelle, on sent bien (et elle aussi) que la cinéaste est encore perçue comme une enfant par ses parents. Sa mère lui dit qu'elle n'a pas besoin de donner une enveloppe rouge pour le mariage d'une cousine, lors du repas de famille elle occupe la même position que sa petite nièce à l'autre bout de la table et ne racontera aucune anecdote, elle joue seule avec sa nièce, etc. Cependant, échangeant vers la fin du film une conversation intime avec sa mère, elle lui dit avec mélancolie (et non sans une certaine malice) qu'elle aimerait pouvoir revenir à l'époque de ses 17 ans. Non pour changer quelque chose dans son passé, mais pour y retrouver quelque chose logé à l'écart d'aujourd'hui. Ce songe éveillé est donc le signe qu'elle n'a pas tout à fait la même perception que son entourage d'elle-même. Pour elle, en elle, des changements se sont opérés depuis le jeune âge, mais restés invisibles et inaccessibles aux autres (y compris aux spectateurs). C'est de revenir dans l'intimité de la cellule parentale qui amorce la régression. Si la mère perçoit clairement une inadéquation entre sa propre image vieillie dans le miroir et son esprit resté jeune, sa fille pressent pour elle-même une inadéquation mais vis-à-vis des regards extérieurs. Sa caméra qui la filme au cœur de ce milieu est son miroir à elle, dans lequel elle cherche à réaliser en creux cette inadéquation, son mode d'apparaître.

Manière de (se) donner à saisir que l'expérience du célibat n'est pas inexistante, mais qu'elle est simplement irracontable, inadaptée, dans le cadre familial où Fang Song choisit de se trouver lors du tournage.

Mon minou, je suis bien rentré en France pour les vacances d'été.

Bisous, à très bientôt, tu me manques.

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