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Les deux derniers films d'Ann Hui, The Golden Era (2014) et Our Time Will Come (2017) marquent un basculement de la cinéaste hongkongaise du côté de la grande fresque académique insipide. Ce basculement correspond probablement à une volonté de se plier aux exigences de la Chine continentale, trop contente de mettre ce qu'il reste des talents cinématographiques hongkongais au service du « récit national ». Ainsi, après A Simple Life (2011) - mélodrame localisé à Hong-Kong, imparfait mais assez beau quand même, très typique en tout cas du style d'Ann Hui qui nous plaît - la cinéaste filme des sujets plus conformes à ce qu'est censée être la « mentalité continentale » (les premiers écrivains chinois modernes du XXème, la résistance dans la guerre sino-japonaise).

Le désir de représenter des portraits de femmes (fortes) à l'écran est toujours là, mais on ne peut pas ignorer qu'Ann Hui elle-même se montre de façon contradictoire fort complaisante avec les autorités chinoises dans les sujets qu'elle choisit désormais de filmer. Tout prometteur qu'il était pour lui, on se souvient que Daney avait très tôt repéré une forme d'« opportunisme » dans le cinéma d'Ann Hui. Il semble bien que, pour continuer à filmer à l'heure même où une jeune génération se bat pourtant contre la mainmise des autorités chinoises sur Hong-Kong, elle ait définitivement tourné le dos à l'époque de ses films politiquement engagés pour se plier totalement aux exigences des autorités et du marché chinois.

On pourrait, du reste, en dire tout autant de Tsui Hark, dont les films depuis Flying Swords of Dragon Gate (2011) s'enfoncent de plus en plus dans le grand spectacle le plus inepte, en faisant, en plus, des clins d'oeil au régime de Beijing. On observe sans doute à retardement l'impact de la rétrocession opérée en 1997. Ces cinéastes hongkongais qui s'inquiétaient alors de leur liberté de filmer, se retrouvent vingt ans plus tard à tourner officiellement pour réussir dans le marché chinois, officieusement pour répandre l'idéologie du régime chinois. Car, pour ces artistes, la censure économique (« Il faut que ça ait du succès ! ») passe mieux que la censure idéologique (« Vous ne pouvez pas parler de n'importe quoi ! »), même si l'une est étroitement chevillée à l'autre.

C'est alors tout le cinéma d'Ann Hui qui s'empâte. S'appuyant trop lourdement sur le travail des décorateurs et des costumiers, sur le jeu des acteurs et leurs lignes de dialogue souvent insignifiantes, la caméra ne bouge quasiment plus de peur de froisser l'imagerie bien en place. Les films deviennent interminables, le montage rasoir et non découpé au rasoir. Il ne reste plus grand chose du regard intimiste et poétique de la cinéaste, de sa capacité à faire apparaître fugitivement le mélodrame, dans ces successions de plans figés et illustratifs de la Grande Histoire. Ce sont les symptômes classiques du mauvais cinéma historique que nous avons déjà souvent énumérés ici...

Au détour d'une séquence de Our Time Will Come, la cinéaste veut rendre hommage à l'art de la xylographie emblématique de l'avant-garde artistique chinoise révolutionnaire. La xylographie est certainement la plus singulière et admirable forme artistique utilisée par les avant-gardes de la révolution socialiste chinoise. Les pleins et les vides, le noir et le blanc, se prêtent beaucoup mieux que la statuaire ou la peinture à l'huile à ces sujets politiques qui requièrent la plus grande sobriété. Les oeuvres perdent en massivité ce qu'elles gagnent en ascétisme, voire même en abstraction dans certains cas ! Mais le film d'Ann Hui, dans sa conception, est bien du côté de la croûte académique peinte à l'huile et non de la xylographie. C'est finalement un peu comme l'hommage balourd et sophistiqué de Tsui Hark aux ballets révolutionnaires épurés dans son adaptation de The Taking Of Tiger Mountain (2014).







Illustrations finales : Xylographies chinoises des années 60-70 pour la propagande ouvrière (exposition au musée de Chongqing 29/08/2017 - 24/09/2017).
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