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VOYAGE À NANJING


DE L'AMERTUME (FUYANT L'UNANIMITÉ)
(forum)



NOTES SUR LE 8e CIFF DE NANJING


TRADUIRE LES FICTIONS...


QUE FAIRE ? (DU DERRIÈRE)



L'impasse



Afin de nous conter la recherche par une chinoise d'une vie meilleure sous d'autres cieux, Xiaolu Guo fait le choix malheureux de l'enchaînement de vignettes. Que ce choix soit peut-être assumé ne change pas grand chose à l'affaire, contrairement à ce qu'avance une tendance critique actuelle ** qui voudrait créditer d'une importance toute particulière l'utilisation décomplexée des clichés par certains cinéastes. Ou alors, prenons le cinéma pour ce qu'il est et reconnaissons à She, a Chinese sa capacité à rester au ras de cette définition du cinéma à laquelle on peut toujours se tenir, que l'on parle de Godard ou Xiaolu Guo, de Michael Bay ou Tariq Teguia, de Gregg Araki ou Satyajit Ray : une succession d'images, de vignettes. Cette conception tautologique du cinéma, toujours vérifiable, renvoie un spectateur passif à sa propre vision primordiale de la réalité, aux clichés qu'il incorpore naturellement. Cynisme donc d'un cinéma (et parodie critique) qui offre à voir sans "substance ajoutée" (pour la pensée ou le regard), d'un spectacle qui conforte à la paresse et n'invente pas, n'invite pas à dépasser les lieux communs du regard. Comme forme récente de résistance ouverte à cette piètre posture, que l'on pense au cinéaste de Woman on the beach (2006) qui luttait contre les clichés s'accumulant dans notre mémoire. Hong Sangsoo était ici extraordinaire dans sa manière de filmer les questionnements d'un homme (alter-ego ?) qui se répercutaient aux spectateurs via la structure même de son film. Il parvenait à capter quelque chose de la vie qu'il rendait sous forme de mouvement (cinématographique).

Dans She, a Chinese, pas de place pour le spectateur tant, d'une part, tout glisse autour de son héroïne, d'autre part, tout ce qui glisse est n'importe comment déjà truqué et programmé par le regard misérable de Xiaolu Guo. Un montage photoshop nous montrant Li Mei devant Big Ben vaut le plan d'après où nous la voyons assise à papoter avec sa copine avec en arrière plan la campagne chinoise. Li Mei parait se trouver face à nous dans une absence absolue d'appartenance. Seulement, son identité chinoise - mise en avant par le titre du film et de ses chapitres - rabat tout de même cette caractéristique du personnage sur la mauvaise appartenance. Surtout, Li Mei ne tente pas de s'approprier la sienne, puisque son intention - dans une insatisfaction toujours justifiée extérieurement par le scénario et dû à la société qui l'entoure - semble de changer perpétuellement de paysage et de tenter de s'intégrer au plus vite, et à n'importe quel prix, là où elle doit transiter ! Le destin ironique qui est écrit pour elle l'entraîne d'ailleurs à finir, non pas tout à fait seule, mais avec un fils, et donc à faire probablement irrémédiablement un pas du côté de la société qui la rejette.

En revanche, Vivre sa vie (1962), qui se voudrait sans doute être l'une des influences majeures de Xiaolu Guo, parvenait à faire basculer les clichés (sociologiques) liés au personnage de Nana, à les couler, mêlés d'autres choses, tout entiers dans l'être du spectateur, avec la puissance d'un alliage en fusion que l'on verse dans un moule. Godard incorporait d'ailleurs cette idée même de basculement lors de la scène au cinéma où la jeune fille pleurait devant la Jeanne D'Arc de Dreyer *. Le cinéma sauvait doublement le personnage, le cristallisant durablement en nous. Une première fois dans la volonté portraitiste (et donc amoureuse) de la caméra de jouer sur l'extérieur en même temps que sur l'intériorité de Nana, une seconde fois dans l'intense émotion que le cinéma donnait à sa vie et dont nous étions, lors d'un gros plan, les témoins. En sauvant Nana, le film NOUS sauvait également, du moins notre regard. Le film de Godard doit aussi, pour toucher, se ramener à un regard qui nous est familier, mais il s'agit là d'un regard salutaire : celui embué de larmes qui voit ce qu'il connaît déjà (soi-même) mais sous un autre jour, celui porté par l'amour et la grâce.

Lors d'une visite à Berlin, l'hiver dernier, j'ai cru apercevoir une jeune chinoise s'échapper d'un groupe de touristes et grimper dans un camion, à la manière de Li Mei qui s'enfuie dans Londres. La scène se passait sur la Spandauer Strasse, c'est allé très vite. De cette vision éclair, l'imagination travaille et peut en induire mille choses que le film entier de Xiaolu Guo ne fait jamais décoller de la plus consternante platitude, aussi bien du point de vue du scénario que de la mise en scène poseuse.

Autour de l'immigration, Tariq Teguia trouvait avec Rome plutôt que vous (2006), une forme, un récit, qui au contraire de She, a Chinese, se déployaient à la manière d'un casse-tête complexe (mais sans doute résoluble) et souterrain. Sans précipitation, tout se déroulait avant le départ, dans la tension de l'entre-deux. Le couple du film était tendu par deux pôles contraires (le désir de partir d'Algérie pour le garçon et d'y rester pour la fille), une guerre couvait, jusqu'à l'explosion finale et le pied de nez à la logique immuable du départ. Une telle approche fait vaciller les certitudes, toutes ces certitudes que Xiaolu Guo ne remet pas en question dans son film, préférant naviguer à vue (de clichés) dans les différents décors où elle amène son personnage.

Quelle sympathie accorder à un film dont l'auteure joue si lourdement et systématiquement sur la corde du malheur, se payant le droit d'inventer un destin - qui fait bien mal les choses - sur le dos de son personnage ? C'est un peu trop facile. On retrouve un peu cette écriture typique de Jaoui et Bacri dans cette manière caricaturale de sacrifier les personnages sur le grand autel de la société (ceux qui ont cru qu'il s'agissait d'un phénomène national peuvent se rassurer). Si Li Mei semble ne pas trouver de place sur la terre, et surtout si elle est confrontée à tant de maux, c'est bien parce que le scénario, la condamnant d'avance, en a décidé ainsi dès le début. Chaque chapitre est le prétexte pour la faire rebondir sur un autre obstacle, de la boue de la campagne chinoise au périphérique londonien. Li Mei gère, au début du film, des paris dans une salle de billard miteuse au milieu de nulle part. Sa trajectoire future ferait plutôt penser, avec la même expressivité, à une boule de flipper : lancée, se réfugie dans un trou, éjectée, rebonds, descend, relancée, rampe d'ascension, etc… une boule lisse qui glisse, roule, tombe, rebondit, mais ne s'arrête jamais et ne pense pas. Au contraire, le couple de Rome plutôt que vous habitait les plans de Tariq Teguia autant qu'il était habité par les lieux qu'il traversait. D'où l'intensité effectivement ressentie quant au choix essentiel à effectuer pour les personnages. Dans She, a Chinese, rien de cela : le départ est inéluctable, les malheurs aussi, la toile de fond change seulement, à la manière de ce train de fête foraine dans lequel "voyageaient" Joan Fontaine et Louis Jourdan dans une scène de Lettre d'une inconnue (1948) *.

Un tel film fait voler en éclat tous mes questionnements actuels sur ce que je découvre de la Chine.

Partant des écrits de Pasolini sur la vie dans sa campagne italienne qu'il chérissait avant l'arrivée de la nouvelle société de consommation dans les années 70, l'une de mes préoccupations actuelles concerne le bonheur de ces paysans qui vivent encore loin des villes transformées en bureaux et en centres commerciaux géants. Beaucoup prétendent (en Chine et en Occident), bien sûr, que l'idéal pour le pays est aujourd'hui qu'il développe tout le territoire sur le modèle de ces grandes villes vitrines. Ce qui signifierait la disparition du monde rural, certes généralement très pauvre, au profit d'une vie que nous connaissons bien en Occident : celle de la classe moyenne et du pouvoir d'achat. La vigilance doit être de mise sur la sortie annoncée et réclamée du régime actuel (et d'ailleurs souhaitable) tant la solution démocratique qui s'offre actuellement à la Chine ressemble fortement à celle que nous connaissons dans d'autres parties du monde, qui est évidemment tout sauf une véritable démocratie : un pouvoir économique régnant, broyant toutes les singularités qui ne s'y plient pas comme il faut aux desideratas de l'État. Ceux qui, de l'extérieur et d'en haut, plébiscitent celle-ci n'ont parfois jamais songé auparavant à critiquer celle-là.

Avec Xiaolu Guo, tout se règle sur le terrain : la campagne chinoise d'où l'histoire commence est un lieu des plus moche et sordide (viol, boue, mariage arrangé….), donnant bien sûr raison à son personnage qui souhaite le quitter. Li Mei retrouvera le même désarrois ailleurs (dans la grande ville chinoise : le travail à la chaîne les licenciements la prostitution.. ; en Europe : les squats de sans-papiers, le mariage servile, l'islam pervers…). Nous pouvons constater que Li Mei a bien fait de partir, mais on se demande en même temps si elle n'aurait pas dû rester : balle au centre, double bind. On se dit surtout que tout ce que l'on pourra penser du personnage est téléguidé par le regard médiocre et vicieux que porte Xiaolu Guo sur les choses qui l'entourent. Le désir d'en découdre un peu sérieusement avec le film s'évapore alors de lui-même, définitivement.

illustration : Rome plutôt que vous (Tariq Teguia)

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