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TEXTES LIÉS


AUTOUR DU PÈRE ET DU FILS



Il y a, un pays lointain
(le cinéphile et ses doubles)




Le far country du titre original est l'endroit, la ville des chercheurs d'or nommée Dawson, où se rendent Jeff, Ben et les autres. Mais ce pays-là, c'est aussi l'en-soi, le pays le plus loin et le plus proche, le lieu crevassé où se cristallise l'être et à la rencontre duquel tous ces personnages vont partir ensemble. Les personnages de la caravane vont découvrir qu'il faut, pour franchir l'en-soi de l'autre, parcourir des régions qui menacent d'un vacillement, voire d'un affaissement, de son propre en-soi dont les limites cherchent sans cesse à repousser la compréhension d'autrui. Je suis un aventurier n'est pas une trop mauvaise traduction française pour le titre du film. Je est un aventurier serait plus sympathique encore, rendant, en l'universalisant, son "je" propre à chacun des participants de l'aventure, plutôt qu'au seul Jeff.

En effet, The Far Country est un film d'apprentissage pour tous les personnages embarqués dans l'aventure, et pas seulement pour le héros mannien par excellence, Jeff, joué par l'incontournable James Stewart. On peut dire, pour autant, que l'apprentissage n'aura jamais vraiment lieu pour quiconque, chacun restant à la fin du film cloisonné dans ce qu'il était déjà au début. Mais l'essentiel est que chacun aura tenté d'entre apercevoir l'autre, quand bien même il sera en butte à quelque chose qui est étranger à lui-même, lui révélant sa propre singularité d'être. Seul Jeff change. Il décide finalement d'intervenir pour sauver la communauté, ce qu'il refusait de faire jusqu'alors - cependant seulement parce que les hommes de Ganon ont tué son ami Ben (plus important est son rôle en tant que déclencheur de l'émancipation de la population locale). Puis il tombe in extremis dans les bras de Ronda qu'il avait toujours repoussée gentiment, quoique ce geste semble s'opérer pour lui comme fatalement, sous la pression de la communauté qui les enserre alors.

Très souvent les personnages ne comprennent pas ce qui est en train de se dérouler devant eux ou bien même de leur arriver, à eux. Mann organise leurs relations comme un incessant et magnifique ballet d'incompréhensions qui les poussent vers la stupéfaction. Ainsi, Jeff ne comprend pas pourquoi Ronda s'accroche à lui, Ronda amoureuse ne comprend pas pourquoi Jeff fait peu de cas d'elle malgré ses avances (elle le fascine absolument mais il n'est pas amoureux d'elle), Renée ne comprend pas les rapports très complexes entre Ronda et Jeff (tout ceci va, bien sûr, plus loin que la simple jalousie dont parle Ronda. Renée, profondément humaniste et proche de la collectivité, ne peut comprendre que Jeff la rejette pour s'intéresser à Ronda car elle déteste tout ce que représente le type de femme qu'est Ronda, et pas seulement en tant qu'elle est sa rivale en amour. Pour Renée, l'amour exclusif n'a pas lieu d'être, l'amour "individuel" est inséparable de l'amour pour son prochain), Rube ne comprend pas pourquoi Jeff s'interpose quand il veut faire son travail de sheriff, et ainsi de suite... Pris dans la valse des sentiments, l'entendement humain résiste et s'escrime à tenter de déchiffrer, en vain, la nuit des forces qui font agir l'autre.

Mais enfin, chez Mann, l'autre est aussi le reflet de soi-même, et l'aventurier Jeff qui évite la société découvre estomaqué en la fréquentant de plus près, ce que son propre comportement individualiste peut entraîner de pire exercé au sein de celle-ci (Gannon et Ronda). L'individualisme de Jeff est un individualisme qui rejette sa propre responsabilité dans les actes d'autrui. Il souhaite vivre son individualisme loin de la société, de façon libertaire et en solitaire (il est évident que, dès qu'il est au contact de quelqu'un d'autre, même ses amis, il ne peut s'adapter à eux). Tandis que Ronda, elle aussi d'un individualisme forcené, désire en revanche vivre celui-ci au sein de la société, de la manière la plus "libérale" qui soit. Son individualisme est de type capitalistique dans la mesure où il s'agit pour elle de faire du profit, quitte à ignorer la souffrance des autres qui n'ont qu'à oser faire pareil. L'une, qui a besoin de la société à tout prix, est bien résolue à s'y adapter tout en poursuivant un but purement individuel, quand l'autre cherche autant que possible à l'esquiver afin d'éviter d'avoir à se plier aux jeux biaisés de ses règles.

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