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QUE FAIRE ? (DU DERRIÈRE)



La rivière



Le début de The Indian Fighter (André De Toth, 1955) est affaire de regard(s), de points de vue, nous sommes donc en ce domaine où territoire cinématographique et territoire politique sont concomitants. Le bord d'une rivière de l'Oregon est l'endroit où se déroule cette scène introductive, rivière qui donne son beau nom au titre français du film (La Rivière de nos amours) d'ailleurs plus adapté que le titre original. La rivière, espace naturel qui partage mais qui aussi rassemble. Ces deux manières entremêlées de concevoir la rivière forgent le scénario très progressiste de Ben Hecht, et à sa suite la réalisation du cinéaste André De Toth. La rivière est liée aux amours du personnage Johnny Hawks (Kirk Douglas). Amours pluriels, puisqu'il y a d'abord celui qu'il éprouve pour une jeune indienne nommée Onahti (Elsa Martinelli), qu'il connaît depuis son enfance et dont certains des moments forts vont se jouer à proximité du courant d'eau, mais aussi, comme il l'explique à un photographe en cours de film, plus symboliquement, amour de l'Ouest, contrée sauvage et magnifique où coule d'ardentes et paisibles rivières, comparée à une belle femme.

Ces deux amours sont, comme la rivière, duaux. L'amour du couple blanc-indienne est aussi intense (avec tout ce que cela comporte d'imagerie hollywoodienne stéréotypée) que soumis aux fractures engendrées par la différence des sociétés auxquelles appartiennent les personnages. De même, la passion de Hawks pour l'Ouest sauvage est aussi mélancolique et parcourue par la prise de conscience que celle-ci deviendra toujours plus parasitée et séparée d'elle-même et de son unité par les futurs colons.

Mais revenons donc au bord de la rivière, à cette première scène qui jongle avec deux points de vue antagonistes, les rassemblant pourtant dans un très beau travail de montage (accompagné d'une fort belle mélodie utilisant un mélange de percussions indiens et de notes de flûte traversière).

La séquence se joue à trois : deux qui regardent et une qui est regardée. Nous accompagnons d'abord Hawks, l'éclaireur au nom de rapace à vue perçante, qui se promène à cheval au bord d'une rivière. Il semble s'intéresser à quelque chose en contrebas, au niveau du cours d'eau, et s'arrête pour mieux regarder.

Deuxième plan, nous découvrons ce que Hawks regardait : c'est une jeune indienne qui est en train de se dévêtir, accrochant ses quelques vêtements aux buissons, pour aller se baigner dans la rivière. Nous avons ici deux plans de déshabillage qui, dans le même temps, adoptent le point de vue de Hawks et, formellement, respectent scrupuleusement les interdictions du Code Hays prohibant la visibilité explicite des formes du corps féminin. Le corps de l'indienne nue est ainsi brutalement découpé par le cadre : de face au-dessus des seins, puis de dos au-dessus des fesses. Nous partageons avec Hawks une vision resplendissante de la nature mais déjà totalement assujettie au puritanisme réglementé de l'homme blanc. De Toth doit composer sa séquence avec cette violence imposée. En en prenant conscience de manière réflexive, il ne peut la véhiculer qu'à travers les yeux et le regard de l'homme blanc qui y est présent ; cet éclaireur qui apporte malgré lui la civilisation au cœur d'un Ouest virginal dont il n'est qu'une pièce rapportée qui ne voudrait le posséder que pour lui-même ("[..] To me, the West is like a beautiful woman. My woman. I like her the way she is, I don't want her changed. I'm jealous, I don't want to share her with anybody. [..]", ces propos de Hawks sont bien sûr à rapprocher de ceux du chef indien plus tôt, ce dernier terminait son discours critique envers les blancs par : "I'm already rich in the only wealth I want that which you see about us.").

Le plan très rapproché, de face, permet en plus de se rendre compte sans l'ombre d'un doute que cette "indienne" n'est en réalité pas plus indienne que les Lucy ou Debbie assises à l'époque dans la salle de cinéma pour regarder le film. Elle répond, elle aussi, à l'impératif classique des studios qui n'envisageaient pas qu'une vraie indienne puisse tenir un rôle dans lequel elle aura une idylle avec un homme blanc (alors même que les scénarios de films hollywoodiens regorgent de ce poncif colonialiste du couple homme blanc, femme indienne).

Au moment où Onahti se dirige nue dans la rivière, nous avons un nouveau plan d'au-dessus, de cette scène boisée et animée dont la jeune femme ignore tout. Mais cette fois, c'est un indien (Loup Gris) à cheval qui se présente dans le plan, et lui aussi regarde vers la rivière. Nous revenons alors, mais cette fois-ci du point de vue de l'indien, à la fille totalement nue qui se dirige à travers les buissons vers la rivière. Elle est filmée en plan plus lointain, certes toujours légèrement "habillée" par les branchages, mais composant maintenant un ensemble harmonieux avec la nature, sans la violence cisaillante de cadres moralistes.

Plan suivant, la position des deux hommes l'un part rapport à l'autre est clairement déterminée : Loup Gris se situe en surplomb par rapport à Hawks, si bien qu'il peut observer toute la scène : Onahti se baignant, et Hawks regardant Onahti. Dans cette configuration-là, malgré son rejet de la civilisation que nous découvrions plus tard, l'éclaireur paraît de trop, coincé entre l'indienne qu'il mate et l'indien qui le surveille avec désapprobation. Y'a-t-il mise en scène plus juste en la circonstance ?

Quelques illustrations au cas où l'explication en mots ci-dessus ne soit pas assez claire :


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