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TEXTES LIÉS


NOTES SUR LE 8e CIFF DE NANJING



Un faux zizi, en attendant Zanzibar



Je souhaite partir ici de ce qui a été écrit de Tomboy, de ses excroissances dans la marge qui nous mèneront vers le film en lui-même (si tant est qu'un film existe seul, "en lui-même"). Partons du concert de louanges fades, bonnes à garnir hebdomadairement la grisaille des pages de Télérama ou autre magazine cultureux, à abreuver les jaquettes DVD et encarts publicitaires de citations "critiques" percutantes. Pour rendre l'exercice un tout petit peu attrayant, on peut se référer à un exemple se trouvant là où on ne devrait sans doute pas s'attendre à de la critique pantouflarde raz des pâquerettes : un texte proposé par un membre des Spectres du cinéma sur leur forum * (l'auteur est le même que celui qui a écrit l'article sur Looking for Eric évoqué sur le forum scienezma *).

Je m'arrête juste sur cette impression que le film évoque nécessairement les riches heures de sa jeunesse aux spectateurs. Je n'ai pas du tout ressenti cela. Non que je ne me sois jamais baigné dans une rivière, que je n'ai jamais fait de partie de sept familles, de bataille d'eau en été, mais plutôt parce que Sciamma filme tout cela sans vraiment y être. Elle s'est en réalité assujettie à son personnage principal, et greffe autour, artificiellement (au lieu de travailler ses plans dans l'argile du temps difficilement malléable), quelques situations censées rappeler le bon jeune temps. Ainsi il faut trop souvent, dans ces séquences-souvenirs, avoir à se colleter un second sens aussi lourdement signifié que la remarque "discrète" de Lise à Laure lors du premier jeu avec le groupe de gamins ("Je te laisse gagner cette fois pour être accepté dans le groupe !"). La partie de sept familles ou la leçon de conduite doivent permettre à Laure de s'initier aux occupations du père, la séance de pâte à modeler doit servir à fabriquer une zezette de garçon, la séance de baignade doit asseoir la suprématie de Laure sur le groupe et créer un suspense boiteux, les moments de jeux entre les sœurs doivent faire éclater la complicité mais les différences entre les deux, etc.

Ce qui me vint à l'esprit ce furent plutôt d'autres films avec des enfants. Des films venant d'horizons très différents et tous beaucoup plus riches que ce film-ci. J'ai pensé à L'Autre Rive (2004) de David Gordon Green avec également un enfant à l'identité incertaine que le cinéaste avait le bon goût de ne pas placer au centre de son film comme un ET scruté sous toutes les coutures, Yuki et Nina (2009) de Nobuhiro Suwa et Hippolyte Girardot, ou encore Le Bois Lacté (2003) de Christoph Hochhäusler.

Tomboy ne fait pas forcément explicitement référence à ces films, différant d'une agaçante tendance citationnelle bien à la mode. Mais force est de constater qu'en regard des films sus-cités, il peine à renouveler le genre du portrait vivant de l'enfance au cinéma. Par exemple la forêt, lieu classique des jeux d'enfants qui convoque l'univers du conte, rassurante et effrayante, blablabla, y est une fois de plus, de trop, omniprésente.

On peut reconnaître à Sciamma le fait d'avoir, contrairement aux films précédemment évoqués, préféré la fuite intérieure de Laure à une échappée dans l'espace. Mais cette fuite - dont certains spectateurs se demandent si la chute n'est pas un peu conventionnelle - est, il me semble, dès le départ fallacieuse. Car, après tout, jamais Sciamma ne propose de faire dévier le regard d'un pouce quant à la conception traditionnelle du partage des genres (tout au plus nous glisse-t-elle en douce quelques raisons sociologiques pour expliquer "le cas Laure"). Il y a juste, dans son film, ce cas particulier, cette exception que constitue le personnage de Laure, qui possède (d'abord de par son apparence) cette propension à devoir fatalement se transformer, comme une curiosité. Pour le reste, ceux qui l'entourent, tout est bien dans l'ordre établie des choses avec l'assentiment des spectateurs (si ce n'est que les personnages, enfants ou adultes, sont joués par de piètres acteurs) : la mère maternelle et câline, sévère mais juste, le père je m'en-foutiste qui boit de la bière, conduit la voiture, les garçons qui crachent et jouent au foot, la sœurette danseuse mimi tout plein, la copine dupe qui tombe amoureuse d'une fille mais sans le savoir.

Il ne s'agit nullement de faire bouger les lignes mais de tirer sur la corde "Laure". Que Sciamma suggère que le désir puisse encore être présent une fois le personnage totalement resocialisé et normalisé (ce que sous-entend le dernier plan), là est le ressort (politique) de la fable le plus affligeant. Mais celui-ci confirme simplement que les éléments immuables qui entouraient Laure tout au long du film n'étaient pas à fuir mais un socle commun de clichés consensuels à rejoindre, quitte à y nicher sa différence. Rien de plus. Tomboy était, en somme, un film bien calibré pour gagner son Teddy Award à la Berlinale 2011.

La scène où Lise doit vérifier l'identité sexuelle de Laure renvoie à son film précédent, Naissance des pieuvres. Elle est à rapprocher également du suspense de la scène de baignade : Laure va-t-elle perdre ou non le faux zizi en pâte à modeler qu'elle s'est fabriquée et qui repose dans son maillot de bain (je prie les lecteurs de m'excuser pour mon manque de poésie et d'afféterie dans la description) ?

Flashback :
Ça se passe dans le premier film de Céline Sciamma, Naissance Des Pieuvres, sorti cet été (2007) sur les écrans.

Le problème qui va être abordé ici est ancien, c'est celui du point de vue subjectif du cinéaste, de tout cinéaste. Toute personne qui décide un jour ou l'autre de se saisir d'une caméra et de filmer, a nécessairement déjà été confronté à ce problème : une prise de vue résulte toujours d'un certain nombre de choix, conscients ou pas. Un cinéaste digne de ce nom se doit de penser intelligemment ces choix-là. Cela paraît bête à rappeler, et pourtant.

Je vais maintenant décrire une scène de Naissance Des Pieuvres, ce qui se passe devant et derrière la caméra, afin de donner un exemple bien précis de ce que représente, à mon sens, un choix de prise de vue peu pertinent : [un autre exemple plus récent est proposé avec le film chinois The Cockfighters dans le compte-rendu du 8e CIFF de Nanjing]

Un lent travelling latéral filme une équipe féminine de natation synchronisée. La caméra passe devant les nageuses positionnées debout contre un mur. Les nageuses sont en maillot, un bras pendant contre le corps, l'autre tendu verticalement vers le haut. Une nageuse, deux nageuses, trois nageuses, ainsi de suite jusqu'à la six ou septième. Nous comprenons alors, par une remarque venant hors champ puis un mouvement de pivotement de la caméra, que le point de vue qui nous était offert jusqu'alors était très exactement celui de la personne de l'équipe chargée de vérifier l'épilation parfaite de ces demoiselles. Très exactement parce que ce mouvement de caméra "ciblé" et le choix d'un cadre très resserré sur l'équipe imposent aux spectateurs d'épouser le regard de la caméra (qui n'est autre que celui de la femme chargée de passer les aisselles de l'équipe en revue) et pas un autre. Si le point de vue offert à ce moment-là aux spectateurs ne paraît pas du meilleur goût, il est renforcé par un effet de surprise final qui ne laisse aucun doute sur l'aspect réfléchi et donc d'autant plus regrettable d'un tel choix.

Naissance Des Pieuvres ne peut pas se relever d'un tel plan. Le regard intimiste (que celui-ci représente un autre "cas d'école" du cinéma français est un autre problème) que la réalisatrice portait jusqu'alors sur ces jeunes filles, qu'elle souhaitait vraisemblablement nous faire partager, se transforme brusquement en un regard vulgaire et clinique auquel celui des spectateurs n'a d'autre choix que de s'identifier. Céline Sciamma, le film est à l'eau !

Oui, il y a bien quelque chose de clinique dans le regard de Sciamma, qui soudainement se manifeste et met mal à l'aise parce qu'imposé aux spectateurs. Le travelling qui ausculte les aisselles des nageuses du film précédent ou le regard qui plonge dans le slip de Laure dans Tomboy répondent de la même intention : susciter honte et soumission chez les jeunes personnages.

On pourrait dire que la réalisatrice est quand même "en progrès", qu'elle évite cette fois-ci de nous mettre dans les yeux de ce regard qui vérifie, qui "flique". Ici, en effet, pas de plan dans la culotte de la gamine. Malheureusement, si elle ne le fait pas à ce moment-là c'est qu'elle l'a déjà fait beaucoup plus tôt dans le film, lors de la scène dans la salle de bain où l'on doit découvrir - de façon tout à fait inutile, c'est bien ça le pire, sinon pour créer un "effet" de surprise visuel qui redouble maladroitement la découverte de son prénom féminin lorsque sa mère l'appelle au même instant - par le corps nu de l'enfant, qu'il s'agit bien d'une fille. Autant dire que Sciamma confirme ici un comportement moins propre à une supposée soumission des enfants en général (entre eux, ou par rapport aux adultes) qu'au regard qui est le sien derrière la caméra et qu'elle tente insidieusement de faire nôtre.

Mais cette vérification corporelle du sexe de Laure est totalement conforme à l'état d'esprit du reste du film ; elle (r)assure chacun que sous le déguisement tout reste bien à sa place.


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