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In girum imus nocte et consumimur igni



Le premier épisode de la trilogie Swordsman (1990), co-réalisé par Ching Siu-tung, King Hu, Ann Hui, Andrew Kam et Tsui Hark (!) était travaillé par des questions d'héritage, butait sans cesse là-dessus. Beaucoup de personnages - jusqu'à ce vieux mendiant cachant bien son jeu, rencontré nuitamment parmi les herbes folles et la brume épaisse - semblaient marqués par la nécessité du legs (reçu ou donné). Le film sortit à l'orée des années 90, alors que King Hu allait bientôt passer l'arme à gauche, laissant la génération plus jeune seule perpétuer l'art du wu xia pian à sa place (1). A tout point de vue donc, Swordsman est un film de passeur, qui recherche chaotiquement son chemin dans un avenir encore accaparé par le passé.

Ce thème de l'héritage se rattache directement à l'autre thème fort de la trilogie, celui du pouvoir. A l'origine de toutes les convoitises et de tous les traquenards, des parchemins d'enseignement du Kung-fu magique rendant invincibles ceux qui les possèdent et savent les mettre en pratique. Ces parchemins, laissés malignement par d'autres pour la postérité, tracent en creux, dessinent, la vacuité du pouvoir (religieux, politique) : d'une part dans l'interchangeabilité de ceux qui en occupent la place, d'autre part dans l'engrenage aveugle qui précipite ceux qui s'en emparent (et les prétendants) dans une soif exponentielle de celui-ci. A la terne et lourde fresque un peu éculée, capitalisant sur les éternels jeux de pouvoir en haut lieu (avec brutes épaisses monolithiques, traîtrises à répétition, regards-qui-en-disent-long et tutti quanti) (2), la série de genre Swordsman use plutôt de l'allégorie populaire, via un passionnant personnage haut en couleur.

East Is Red (3), le troisième épisode de la trilogie, souvent jugé mineur par rapport aux deux autres, est celui qui pousse le plus à fond ce point de vue. Le pouvoir, tel que l'incarne le personnage d'Invincible Asia présent dans l'épisode deux et renaissant de ses cendres dans l'épisode trois, est une traînée de poudre qui une fois allumée la mèche, brûle tout sur son passage. Mais brûler ici, c'est aussi se brûler, se consumer soi-même, sans échappatoire ou retour en arrière possible. Même l'amour n'en peut mais. Faiblesse, il n'apporte que malentendus et accroît violence et délire de pouvoir supplémentaire (dus au désir refoulé). C'est pourtant ici même que se loge en grande partie la mystérieuse attraction pour les deux derniers volets de la trilogie (qui accapare carrément le troisième, comme si l'auteur aussi était guidé essentiellement par ceci), autour d'Invincible Asia, figure au-delà du bien et du mal, clivée entre masculinité et féminité, entre la vie et la mort, entre ce qu'elle est et ce qu'elle voudrait être, entre masques et vrai visage.. Etrange chef(fe), aux charmes ambivalents, entraînant tous ceux qui l'entourent dans sa dynamique auto-destructrice perpétuelle, ne pouvant jamais en finir avec son autre elle/lui-même qui la/le pousse au mal.

Il est amusant de constater que ce personnage d'une grande confusion mentale pratique un Kung-fu de contre-attaque avec les armes (les boulets de canons) utilisées par l'adversaire. C'est cette même pratique à laquelle Po a recours à la fin de Kung-Fu Panda 2 en parvenant subitement à réaliser la "paix intérieure" prônée auparavant par son maître. Dans Swordsman, le yin et le yang s'entremêlent inextricablement sur un même pivot chevillé au personnage d'Invincible Asia, là où ils se trouvent radicalement séparés et donc corrompus dans Kung-fu Panda, suivant le principe très manichéen des "gentils" contre les "méchants".

Une scène, interrompant de manière impromptue la fiction pour laisser Invincible Asia exprimer ses sentiments par le chant, évoque L'Impératrice Yang Kwei-Fei de Mizoguchi. Ce procédé musical est la signature de la trilogie. Déjà dans les deux précédents épisodes, l'action se voyait suspendue le temps d'un morceau de musique cristallisant en un point d'intensité maximal (son+image) l'état d'esprit général de l'épisode. Invincible Asia se rêve, pour une chanson, quelconque, comme les autres, enfin délivrée de sa puissance négative et goûtant la vie, errant au milieu des gens du peuple. Dans le film de Mizoguchi, il y avait également un beau moment où le souverain descendait de son trône avec l'impératrice pour découvrir et jouir dans l'anonymat de la même vie que ses sujets. Dans mon souvenir, cet écart se joue dans la continuité du film, ne semblant pas représenter une utopie politique, romantique.

Dans Swordsman 3, le moment est emprunt de mélancolie, de l'impossible retour en arrière d'Invincible Asia (à plusieurs titres, et en premier lieu quant à son sexe coupé, comme nous l'apprenons à la fin du second épisode, pour les besoins de l'apprentissage de son Kung-fu hors du commun). Cette pause langoureuse s'inscrit, cinématographiquement, à contre-courant du rythme effréné du reste du film qui enchaîne combats sur combats. Inertie rime ici avec mélancolie. Et, la chanson pas même terminée, les luttes reprennent de plus belle, aimantées par le charme de ce personnage, ni fleur, ni vent, irrémédiablement provoquant.

Ainsi qu'elle/il l'annonce à ses anciens disciples devenus adorateurs de l'un de ses usurpateurs qui parle en son nom, Invincible Asia n'a que faire de ceux qui la/le vénèrent depuis sa tombe. Mais il s'agit là toujours d'une injonction, qui plus est d'un spectre, donc d'un impossible ordre de désobéissance qui ne peut que rester lettre morte et se terminer dans un bain de sang. Le personnage est porté par cette authentique puissance que ne possèdent pas ses imitateurs, seulement ridicules dans leur recherche du pouvoir qui n'est que simulacre (4). C'est cette puissance très humaine, d'être, qui la/le porte à cette position de pouvoir qui est en somme une apparence, un manteau trop épais qu'elle/il porte malgré elle/lui. Tout l'enjeu du film est de nous le faire comprendre, donc de nous proposer de faire un pas de côté par rapport à ses adorateurs sur l'écran qui la déifient. Mais, précisément, en voulant nous la/le rendre plus humain(e), cherchant désespérément dans la vie sa puissance positive et réparatrice, le film la/le rend à nos yeux plus adorable encore. La boucle est bouclée, Invincible Asia est damnée, ad vitam æternam, mais tournoiera pour longtemps encore dans nos têtes et nos coeurs. Que, pour cela, nous soyons brûlés en place publique.



(1) D'ailleurs, il ne termine pas le film qu'il devait au départ réaliser seul, victime de problèmes de santé lors du tournage. Il est justement épaulé par plusieurs personnages emblématiques de la génération suivante pour finir Swordsman. D'après certaines sources, King Hu aurait été fichu à la porte du tournage à cause de son légendaire soucis maniaque du détail qui prenait beaucoup trop de temps et n'était pas du goût du producteur Tsui Hark. On voit, avec cette anecdote vraie ou fausse, que les conflits d'héritage sont aussi parfois affaire de vitesse, d'approches temporelles irréconciliables entre testateur et légataire. C'est cette confrontation qui alimente directement la construction par à-coups des "blocs" constituant Swordsman.

(2) Du type The New Shaolin Temple (2011), ou toutes ces séries TV chinoises actuelles pleines de mille petits chefs cabotins insupportables qui passent leur temps à s'invectiver et s'entretuer.

(3) Le titre fait certainement allusion au chant officiel de la révolution culturelle chinoise à la gloire de Mao Zedong qui portait le même nom. On pourrait alors voir Invincible Asia comme retour d'une figure autoritaire double dans laquelle se fondraient à la fois Mao et sa dernière femme, la redoutable et détestée Jiang Qing, qui a beaucoup sévie durant la révolution culturelle.

(4) Non sans une certaine forme de distanciation (plus ludique que didactique) : on joue carrément à être Invincible Asia dans le camp de soldats, dans une surprenante mise en scène organisée par l'ensemble du camp pour distraire le chef et ses hôtes.

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