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TEXTES LIÉS


A PROPOS (DES CHAINES) D'ELLY


Hirondelles d'or (et drôles d'oiseaux)


UNE VILLE D'AMOUR ET D'HISTOIRE


QUE FAIRE ? (DU DERRIÈRE)



Une séparation (conjugale)



De ce que j'ai lu autour du film d'Asghar Farhadi Une séparation (2011), j'ai cru comprendre que l'astuce consistant à taire certains évènements essentiels jusqu'à leur révélation finale avait déplu à quelques spectateurs. Pourquoi pas. Cette critique du recours à l'ellipse comme astuce grossière constitue sans doute une vraie remise en cause du travail de Farhadi dans la mesure où ce procédé scénaristique lui semble indispensable pour déclencher un effet trop minimal : une valse des hypothèses et opinions attendue auprès des spectateurs (voir A Propos d'Elly). Toutefois, à mon sens, d'autres ellipses dans le film sont beaucoup plus gênantes et malvenues.

Je pense au personnage âgé qui est atteint d'Alzheimer. Le type traverse deux fois le film comme un boulet : d'abord de par sa situation et son handicap, et puis parce que Farhadi lui-même n'a guère que du mépris pour lui. Aucune véritable place ne lui est attribuée dans la fiction sinon celle de l'élément perturbateur lourdement symbolique qui va révéler la nature des personnages qui l'entourent. Il n'est rien d'autre qu'un truc de scénario, ou bien entendu évidemment un machin pour la pensée.

"Le caractère du personnage comique n'est pas l'épouvantail qu'agitent les déterministes, il est le flambeau dont les rayons rendent visible la liberté de ses actes."
- Walter Benjamin

On peut tourner son regard vers l'Est, du côté du cinéma chinois, pour tenter d'y voir plus clair sur ce cas de figure - d'autant que Jia Zhangke a dit publiquement que ce film faisait partie de ceux qu'il aimerait projeter dans la salle de cinéma qu'il essaye d'ouvrir à Beijing * ! Il est, en effet, assez tentant d'opposer au film de Farhadi le film Neige d'été (1995) d'Ann Hui. A partir d'une situation de départ identique (le père du mari atteint d'Alzheimer), la cinéaste filme comme elle sait si bien le faire à hauteur de quotidien, là où affleurent les micro-fictions. Elle prend le parti de filmer du côté de la femme du foyer familial tout en lui faisant porter le lourd fardeau de la tradition chinoise. Malgré son mécontentement, au lieu de fuir, la femme accepte de se sacrifier pour s'occuper du père du mari malade. Mais ce choix solidaire de la part de la cinéaste envers son personnage opère, en premier lieu comme révélateur de sa situation sociale, et en second lieu comme soutien moral apporté à celui-ci. Autrement dit, il est éclairant, esquivant l'effet repoussoir induit par la fausse croyance que l'on peut se placer partout et nulle part en même temps tout en restant dans le cadre traditionnel d'un cinéma d'identification (la méthode Farhadi).

Plutôt que de faire passer le père à la trappe sous prétexte qu'il est en train de devenir un légume - qu'il ne peut pas servir l'intérêt du récit dans le cas du film de Farhadi, elle en fait un personnage à part entière, force même le trait sur son caractère. Ce vieux goujat antipathique existe et créé les situations comiques venant désamorcer de l'intérieur la situation dramatique. Mieux, Ann Hui en fait un personnage ambivalent, qui pourrait bien par moment jouer de son impotence pour profiter des petits soins de ceux qui l'entourent. C'est seulement dans ces conditions qu'un(e) cinéaste peut provoquer les conditions engendrant de grands moments de cinéma tel que l'est le final de Neige d'été. Dit sans même aucun mépris pour le second type de programme : le cinéma n'est pas la télé-réalité. Un regard de cinéaste prend des risques avec ses personnages, prend parti, il n'a pas à se reposer avant tout sur du vent, sur les opinions des spectateurs produites par ce qu'il a pu voir ou n'a pas pu voir. Un cinéaste devrait toujours œuvrer pour que son film se prolonge dans la salle et au-delà, dans une intelligence partagée, pas dans les cancans et les qu'en dira-t-on. Le jeu du choix et des options de pensée - auquel je vais moi-même me laisser prendre plus bas - est ici limité à des questions de trop faible portée (politique, entre autre).

Une autre forme d'ellipse préjudiciable réside dans le fait que Farhadi joue maladroitement de l'ignorance dans laquelle il nous laisse quant aux motivations de ses personnages.

Peut-être qu'il est réactionnaire, misogyne, de trouver qu'en fin de compte la femme est la principale responsable de la situation. Sans doute que cela va dans le sens des censeurs iraniens qui apprécient le film, mais tel est mon sentiment tenace (qu'il ne faut surtout pas réfréné puisque nous sommes cordialement invités à faire des choix à la place du cinéaste) à l'issue du film (1). Il doit donc y avoir un problème quelque part. Cela est, je pense, principalement dû au fait que Farhadi n'expose jamais, explicitement ou implicitement, les motivations de la femme de quitter le territoire iranien, puisque là semble être le coeur du conflit du couple comme l'expose la scène d'ouverture - évidemment, on peut toujours prétendre que là n'est peut-être pas le cœur du conflit, qu'il s'agit éventuellement d'un prétexte, que nous ne savons pas, etc, etc, et on tourne en rond pendant longtemps jusqu'à se mordre la queue. Du coup, la décision passe vraiment pour une preuve d'égoïsme difficilement justifiable alors même qu'elle prétend vouloir partir pour donner une vie meilleure à sa fille. Elle quitte d'ailleurs l'appartement tout en sachant qu'elle provoque la tristesse de son enfant. Cela est donc plutôt contradictoire avec l'idée d'une immigration sacrifice pour sa fille. Cette volonté d'immigration pour la femme ne pèse rien face à l'urgence (au moins pour le mari) de la situation du grand-père malade et impotent qui nous est bien exposée deux heures durant, et l'on ne sait rien non plus du rapport de la femme avec le grand-père qu'elle semble totalement éclipser dans son choix. Nous ne voyons rigoureusement rien, chez cette famille de la classe moyenne iranienne, qui puisse conduire une mère à espérer pour son enfant une vie meilleure qu'en Iran. Même l'un des reproches communs fait par les individus de cette classe moyenne qui souhaitent quitter leurs pays - en voie de développement et au régime autoritaire - pour leurs enfants, celui des problèmes d'éducation, est plus ou moins annulé par le fait que la mère est elle-même enseignante. La justice paraît faire son travail, certes difficilement, mais parce qu'elle doit travailler avec les éléments de preuve que lui fournit Farhadi comme à nous, non sans un certain vice.

En résumé, le film est faible aussi bien cinématographiquement que pour la pensée (le divorce c'est dur pour les enfants, prendre une décision de justice est un casse-tête, tout le monde ment pour défendre ses propres intérêts, la religion est la voie de la vérité). J'ai pourtant passé un moment pas désagréable en le voyant, contrairement à quelques spectateurs qui décrivent la projection du film comme une véritable séance de torture.


(1) N'est-il pas tout aussi curieux et rétrograde de prétendre, comme je l'ai lu ici ou là, que c'est l'homme qui est lâche et se donne le beau rôle, qu'il aurait dû retenir sa femme qui ne demandait que cela ? Car, au contraire, il a justement dans le film l'attitude tout à fait libérale et ouverte qui consiste à la laisser faire son propre choix face à la situation.
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