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TEXTES LIÉS


LA MORT BLANCHE


LE DIEU NÉON


DÉLIVRER DES RÊVES


LA MORT LUI VA SI MAL



La mort sans voile



West of Zanzibar (Tod Browning, 1928) met symboliquement en relation l'approche de la mort propre au christianisme avec une conception pseudo-primitive de celle-ci - "pseudo" parce que cette dernière est certainement plus inspirée des délires et fantasmes du cinéaste, que d'une quelconque tradition véritable des autochtones. La scène de fin répond à la scène du début, très belle, notamment grâce au visage mélancolique et illuminé de l'actrice qui joue la compagne-associée du magicien, attendant de remplacer le squelette dans la boîte et de rencontrer sa tragique destinée. Le magicien, qui transforme le squelette en une ravissante femme, fait le plaisir des spectateurs. Ce tour de passe-passe peut être vu comme une image simplifiée de la croyance occidentale en la résurrection, de la grande fiction rassurante de la vie après la mort. Inscrits sur un carton, les mots "Ashes to ashes, dust to dust" ouvrent le film de manière sinistre avec le squelette dans le cercueil, avant que celui-ci ne s'ouvre à nouveau, joyeusement cette fois, révélant la jeune femme à l'intérieur.

L'astuce qui ravissait, quoique légèrement différente, est immédiatement perçue comme un leurre par les indigènes. En effet, à la fin du film, le magicien utilise à nouveau sa boîte à double fond pour permettre à sa fille de s'enfuir. Mais, détail important, il l'utilise dans l'autre sens : le temps que la planche du fond du cercueil soit retournée et la fille devient squelette. Le chef des indigènes, d'abord un peu incrédule, s'exclame alors : "Pas croire !". Par ce verdict (qui condamne le magicien), le chef rappelle cruellement les blancs à leurs propres croyances et illusions. Qui, parmi le public du magicien au début du film, aurait pu se satisfaire d'un tel spectacle qui ne berce pas d'illusions ? Personne : mauvais spectacle. Et les indigènes de Zanzibar, cette fois-ci non dupes, n'en veulent pas non plus. Au milieu des rythmes des tam-tams, ces éphèbes à la peau noire et huileuse, au plus profond de la savane africaine, ne s'en laissent pas conter. Ils rejettent absolument un subterfuge, pourtant véritable représentation de vie à trépas, qui n'est pas conforme à leurs rites et croyances apparemment si différents et ésotériques. C'est pour le même motif, provocant ainsi un rapprochement final imprévu, qu'il ne serait pas plus acceptable aux spectateurs blancs du début.

Lorsqu'un homme meurt dans la tribu, ont doit brûler vif, avec le corps du mort, un vivant : la conjointe qui l'accompagnait dans la vie, ou bien sa fille. Il faut donc voir, par cette action d'un romantisme achevé, la mort en action, en face, faire bien disparaître un corps vivant dans les flammes.

L'image du corps humain qui brûle est une image que les spectateurs sont maintenant très habitués à voir dans les films. On ne compte plus les films de cette dernière décennie qui usent, et parfois abusent, du numérique pour faire flamber des corps humains à l'écran. Les anciens hommes-torches des studios sont aujourd'hui mis à la retraite par la surenchère de détails "raffinés" (chair rognée en profondeur, strates de peau en cendre..) que peuvent procurer les effets numériques.

Atroce spectacle, vu à travers le prisme du visage en gros plan de l'innocente et naïve jeune fille du magicien qui en est témoin à son arrivée auprès de cet homme qu'elle ignore encore être son père. Il provoque chez elle un rire fou et nerveux. Cette initiation au rituel local semble pourtant être une étape nécessaire. Au-delà des simagrées scéniques (entre sa mère qui "ressuscitait" chaque soir dans le spectacle de son père, et sa propre sortie de scène dans le faux cercueil à la fin du film), elle est confrontée crûment, avec ce spectacle, à la mort tragique et sacrificielle de sa mère qu'elle n'a pas connue. Cette mère qui a finalement (mais trop tard) renoncé, au prix de sa vie, à abandonner son époux ; dont la dépouille gît au sol dans une église, magnifique, alors que sa fille encore bébé, joue sur son corps.

Ce que nous avons aperçu avec Maizie : la mort au charme repoussant dans son plus simple appareil, telle une passion aiguë dévorant les vivants et léchant les âmes comme les flammes les corps jetés au bûcher. Sans espoir de retour, sinon parmi la poussière, ou les cendres.


Illustrations : West of Zanzibar (Tod Browning), Portrait de Madame Récamier (Jacques-Louis David), Perspective : Madame Récamier de David (René Magritte), Persona (Ingmar Bergman).

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