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PETITS COMPROMIS, ENLISEMENT


ZHANG ZIYI, DANS LES TOURBILLONS DE L'HISTOIRE (double programme)


DEUX FUSIONNENT EN UN


LES HABITS NEUFS DES SÉRIES TV CHINOISES



Un coup d'épée dans l'eau




Le nouveau film de Feng Xiaogang (Youth) conte les tribulations d'une troupe de ballet appartenant à l'armée chinoise quelques années avant la mort de Mao, puis après sa mort. Remercions au passage le cinéaste de nous avoir épargné, grâce à une pirouette finale faisant intervenir la voix-off du personnage secondaire qui nous raconte l'histoire, la séquence contemporaine habituelle de ce type de films avec visages grimés car vieillis des acteurs. Voilà, au moins, un poncif d'évité ! Le choix de la période est stratégique, il permet d'évoquer la période maoïste tout en en disant, comme depuis les débuts cinématographiques de la cinquième génération, le moins possible. Dans ce sens (comme dans les autres, d'ailleurs), c'est un euphémisme d'affirmer que le film de Feng Xiaogang ne marque pas une énorme évolution du cinéma commercial chinois. On comprend vaguement pourquoi le film a posé problème aux autorités (sa sortie a été repoussée quelques jours avant le début du 19ème Congrès du PCC - mais pour sortir de façon massive et cartonner au moment des fêtes de fin d'année), car à travers le parcours des danseurs de la troupe, il sous-entend que l'autorité a commencé à se perdre à partir du moment où Mao est mort. En même temps, cette perte se joue sur un mode assez nostalgique pour que les spectateurs s'y sentent encore, dans une large mesure, attachés au présent.

Les quarante premières minutes, avant la mort de Mao, le cinéaste joue à fond la carte de l'esthétique-antiquaire et de la propagande de l'époque : nous sommes dans la période où les tomates que l'on mange sont forcément bien grosses et très rouges. Le premier plan du film s'ouvre, d'ailleurs, sur un soldat en train de peindre avec beaucoup d'application et de discipline un message de propagande politique sur un mur. Tout juste un gros plan assez long sur une ampoule au pied dont on laisse suinter le pus, et une course-poursuite contre un cochon à contre-courant d'une manifestation pro-Mao (très probablement censurée car coupée immédiatement et d'une manière tranchante qui ne correspond absolument pas au montage du reste du film) mettent-ils éventuellement à la disposition de l'imagination des spectateurs de très hypothétiques signes visuels ironiques de critique de la période filmée venant craqueler le vernis. C'est, me semble-t-il, la meilleure partie du film, c'est aussi la plus drôle.

Après la mort du président chinois, le réalisateur s'enfonce dans une heure trente d'interminable spectacle accumulant tous les poncifs du cinéma commercial chinois actuel : séquence réaliste de guerre et bluettes amoureuses pour faire pleurer dans les chaumières. C'est que le cinéma chinois contemporain n'est plus à l'ère de la Révolution Culturelle, mais de la consommation de masse qui permet de se divertir avec de grosses émotions balourdes dans une salle de multiplexe surchauffée, un méga-cornet de pop-corn et un gobelet de Coca à la main. Le cinéaste note donc, lui-même, cette évolution profitable à travers le « macro-contenu » de son film, mais également dans le « micro-contenu », via la citation du logo publicitaire pour la marque de soda américaine qui fait désormais fasse au portrait de Mao sur les murs.

La pire partie est probablement celle de guerre, à ce moment-là le film bascule dans la propagande pour l'armée la plus basique et épaisse, celle qui était déjà omniprésente dans son film Aftershock (2011). Le film s'enferme aussi dans l'ambiguïté habituelle et fort confortable de son auteur *, puisqu'on peut dans le même temps lui reconnaître le mérite et le courage de parler d'un épisode peu glorieux de l'armée chinoise (la rapide débâcle à la frontière vietnamienne à la fin des années 70), tout en évitant soigneusement de donner des détails sur ce conflit, et plus grave encore, de retourner astucieusement la représentation d'une défaite militaire en un hymne douteux à la gloire des héros martyrs. C'est, certes, du gagnant-gagnant (pour les autorités actuelles qui y trouvent leur compte en terme de propagande, et pour le cinéaste qui s'achète à bon compte un certain courage d'aborder les sujets tabous), mais pour le spectateur qui souhaite voir un film qui échappe au consensus dominant, autant passer son chemin...

On pourrait sans doute rapprocher idéologiquement cette partie du film de Dunkerk (Christopher Nolan, 2017). Le film de Nolan et la séquence du film de Feng Xiaogang sont également dépourvus de tout contexte historique détaillé, laissant toute la place au spectacle total de la guerre et des combats, et in fine à la propagande patriotique. L'on pourrait également aller jusqu'à créditer Feng Xiaogang de montrer par moments les rouages et la rouerie de son propre spectacle, ce qui n'est pas le cas d'un film comme celui de Nolan qui peut se révéler finalement beaucoup plus pernicieux. En effet, cette tactique idéologique qui consiste à retourner un échec en un exemple utile pour galvaniser ultérieurement les spectateurs du film, ne manque pas d'évoquer celle utilisée par le chef de la troupe de danseurs lorsqu'il présente la danseuse remplaçante qui fait semblant d'être malade lors du séjour à la montagne, retournant cette mauvaise situation en un atout pour motiver les troupes de soldats spectateurs.

Dommage que le cinéaste n'aille pas plus dans ce sens de la distanciation vis-à-vis de son sujet, au lieu de se complaire dans des impasses scénaristiques anecdotiques ultra-mélodramatiques et téléphonées sur des nappes de musique tire-larme insupportables (ridicule de ce plan où un acteur vu de profil a une petite goutte de larme qui pendouille au bout du nez pendant plusieurs secondes).

Il y a cette séquence, vers la fin du film, où, dans la salle de danse abandonnée, l'un des anciens danseurs ramasse au sol une épée en bois, accessoire de spectacle, dont le bout est cassé. Cette épée est, à mon sens, un peu à l'image du film de Feng Xiaogang : celui-ci se voudrait peut-être tranchant et perforant, mais il reste en définitive plutôt globalement inoffensif et artificiel



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