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TEXTES LIÉS


DEUX SERVANTES CORÉENNES, DEUX CORÉES


ZHANG ZIYI, DANS LES TOURBILLONS DE L'HISTOIRE (double programme)


Hirondelles d'or (et drôles d'oiseaux)



État des routes




L'impression d'en être à ce stade aujourd'hui. Avoir quelque chose à penser et dire sur tout film vu, ou presque. Prise de notes et renvois quasi-systématiques. Mais plus encore, impression de pouvoir, a partir de ce que je vois, et/ou lis, dans un laps de temps relativement réduit, construire des passages, des passerelles entre les images, les idées. Ceci est grisant, et en même temps relativement terrible, parce que ce qui s'écrit alors est dicté par mon actualité (même si en prise directe avec l'actualité), se déroule suivant un schéma qui serait tout autre si l'ordre d'absorption des œuvres était différent. Réaliser cela c'est, d'abord, concéder un défaut de mémoire quand la réflexion travaille et est principalement alimentée avec le matériau neuf, mais aussi réaliser sans les parcourir l'infinité des chemins qui partent, mènent aux films, la plupart restant routes barrées, et enfin se trouver confronté à des choix, à ce qui relève d'un certain intérêt et ce qui n'en a que très peu.

Écriture qui se déplie donc en freestyle à partir de divers thèmes, de nombreuses œuvres. Ça part à peu près dans tous les sens, mais toujours le même guide, ce qui a transité devant les yeux et les oreilles les derniers mois. Plus on a vu de films, plus on a de chances de n'évoquer que les derniers que l'on a vu, de même que, lorsque l'on sort d'un film, on retient plus aisément les plans intermédiaires et finaux que les tout premiers qui passent trop souvent à la trappe.

Les textes se suivent, se tiennent, je l'espère. Entre eux, articulations marquant les transitions, des fondus au noir, c'est le noir profond de la nuit qui m'entoure, d'où je les écris.

Internet permet actuellement, sans doute mieux que les autres médias mais en ayant naturellement recours à tous ceux-ci, de mettre en scène comme une image de la pensée, fragilement, ce vaste chantier en réseau fait de ponts, galeries, qui se rejoignent, ne vont nulle part, de tenter d'apporter cohésion à tout cela. Reste à se demander, sans nécessairement parler en termes radicaux de "fatalité", si ces dispositions appropriées n'encouragent pas l'écriture à se reposer sur les possibilités techniques du média et à négliger un style d'écriture qui, lui aussi, se doit d'être le reflet des impressions que celui qui écrit traverse lorsqu'il se trouve face à ce qu'il est. Essayer, autant que possible, de déposer les tics (comme l'abus de liens parachutés, d'illustrations), de les penser ou, au moins, d'éviter leur emploi trop automatique.


Une question reste centrale et plus que jamais active dans ce que j'écris, celle de la place que doit y occuper le politique. Elle se pose, d'abord, en regard de ce qui se fait ailleurs et m'entoure. Si, depuis un certain nombre d'années, le mot d'ordre de la critique, partout lisible officiellement ou entre les lignes des programmes éditoriaux, est d'en finir avec l'idéologie - mot d'ordre, j'en conviens, tout à fait louable, s'il est strictement observé - peut-on pour autant en finir avec le politique ? Ce constat sur l'idéologie est absolument global, il concerne aussi bien les revues "prestigieuses" de cinéma, les journaux dits de "gauche" comme de "droite", les blogs et sites "amateurs" divers et variés, mais également des intellectuels tels qu'Alain Badiou qui ne prennent pas toujours, loin s'en faut, le cinéma comme paradigme de l'idéologie contenue dans leurs théories. C'est ainsi que nous nous retrouvons, finalement, la plupart autour des mêmes films.

Aujourd'hui, l'hégémonie critique favorise indéniablement une approche du cinéma qui vise à se concentrer sur la forme en en négligeant sciemment le fond. Une telle approche critique, qui confond le mot d'ordre "plus d'idéologie" qu'elle se destine, avec "le cinéma ne saurait être un véhicule idéologique ou, s'il l'est - et généralement la critique n'a aucun doute sur ce fait avéré - cela n'a aucune espèce d'importance" joue en effet cette carte du contenu formel contre celle du fond qui ne l'indispose même pas, mais l'indiffère. Cette critique trouve en particulier l'objet de son désir dans des films qui font mine de ne pas trop se mouiller. The Heart Locker en 2009 ou Des Hommes et des Dieux l'année dernières sont deux exemples parmi tant d'autres de films où les critiques de tous bords on pu s'en donner à cœur joie. Pourtant, s'il on regarde l'usage qui en a été fait d'un point de vue idéologique, on constate que ces films ont bel et bien servis la propagande des pouvoirs en place. Kathryn Bigelow reçoit un grand nombre d'Oscars pour son film, mais surtout, elle profite de cette occasion pour le dédicacer à tous les militaires qui risquent leurs vies en Irak, en Afghanistan et partout dans le monde en espérant qu'ils rentrent saufs. En d'autres termes, tout comme l'état major américain, le dur labeur des soldats de la démocratie mondiale est sa principale préoccupation. Mais qui pourrait douter du contraire en ayant regardé le film un peu sérieusement ? Quant à Beauvois, il n'hésite pas à se plier au rendez-vous de Sarkozy à l'Elysée pour voir le film en sa compagnie. On peut toujours faire mine de s'étonner d'une telle "récupération" (le réalisateur ne devrait-il pas être le premier interloqué ?), ou tout simplement se dire que c'est dans l'ordre des choses, et surtout du film de Beauvois dans lequel vraiment rien ne semble entrer en contradiction avec ce qui de honteux est vu en France en haut de l'Etat et dans le cercle qui l'entoure de la "pensée" médiatique. Sur ce dernier film, Frederick Bowie propose, sur l'un des blocs du Monde Diplomatique *, une critique éclairante du film et de ses critiques, dénonçant ce que ceux-ci, d'une manière générale, ont occulté dans leurs concerts de louanges. Le meilleur tour que cette critique faussement naïve joue vient du bord qui prétend rejeter l'idéologie tout en affirmant, dans le même temps, esquiver les jugements de valeur à l'emporte pièce et le style prescriptif alors même que tout indique le contraire dans les postures.

La fausse sortie de l'idéologie, correspondant historiquement au moment de la fin de la guerre froide et au triomphe du camp capitaliste, qui consiste simplement à tomber dans l'idéologie de marché propre à celui-ci, coïncide donc ainsi régulièrement avec la prise de position qui se veut nier l'idéologie en faisant mine de ne pas y toucher (tout en se prétendant "de gauche"). Rien d'étonnant à ce que cette position se revendique souvent héritière directe d'une tradition critique (Cahiers du cinéma) qui a connu dans son histoire aussi bien des virages à gauches, que des virages à droite (parfois extrêmes). Dans notre monde globalisé, le nec plus ultra est que tout se touche. Les films les premiers sont souvent la preuve criante de cet état de fait.

Le jeune couple du The Love of the Hawthorn Tree (2010) de Zhang Yimou en est un exemple frappant. Sur fond de Révolution Culturelle sclérosant à petit feu le pays, l'amour platonique et idéal du couple se veut un modèle concerté pour la jeune génération actuelle (la courte partie sur l'avortement vers la fin du film, atrocement moralisatrice et de plus tombant là comme un cheveux au milieu de la soupe, a tout d'une mise en garde encore très contemporaine), modèle réactionnaire servant une économie libérale, qui connecte directement le couple sur la société de consommation (bottes et bassine). C'est pourquoi on ne peut s'étonner de retrouver les deux acteurs, après coup, à la télévision chinoise dans une publicité qui évoque le film et ayant pour but de vendre des frigos et des ventilateurs. Il n'y a pas illustration idéologique au film de Zhang Yimou plus juste que cette excroissance publicitaire. On assiste ici, dans ce mélange des régimes d'images, à un retournement, au recouvrement d'une idéologie par une autre.

Tout est objet de curiosité moyennant un certain niveau de qualité, même ce qui s'oppose, il suffit de se laisser bercer par la petite musique de l'objet équivoque, ou d'occulter simplement une partie indésirable du contenu de celui-ci. Les vieilles grilles de lecture (idéologiques) sont irrémédiablement désuètes : rien d'autre que le discours bienveillant et quotidien des tenants du Capital qui, sous couvert d'ouverture et de tolérance (tant qu'elle n'entrave pas leurs grands projets économiques), affirment là une victoire sans partage.

Afin d'envisager de trouver des solutions creusant dans l'écrit critique un écart avec les ennemis (pour ceux qui en ont encore), peut-être faut-il, dans un premier temps et plutôt que de se mettre à vendre des T-shirts, rappeler quelques évidences, dénouer certains amalgames entretenus ici ou là :


1. Critiquer l'idéologie d'un film ne veut pas nécessairement dire faire, en soi, acte idéologique.

2. S'en prendre à une production critique qui se voudrait de gauche n'est pas forcément se rapprocher de la droite (qui de toute façon, du moins en France, a majoritairement transformé l'exercice critique en grossier service publicitaire pour les films vus comme marchandises culturelles) mais consiste parfois, tout au contraire, à considérer que les efforts produits par celle-ci sont faibles, voire lourdement équivoques. Ce réflexe d'autodéfense stupide, qui consiste à rabattre autant que possible qui critique la gauche sur la droite, révèle bien l'ampleur de la paresse intellectuelle devant laquelle nous nous trouvons confrontés aujourd'hui. Le défi n'est pas de prendre systématiquement le contre-pieds du goût du parti opposé du sien (ce qui, comme on l'a vu, relèverait du donquichottisme) mais de faire apparaître la différence dans le contenu critique, d'autant plus si les goûts tendent régulièrement à converger (ce qui est inévitable dans le contexte décrit précédemment).

3. Se dispenser d'idéologie nécessite, non pas toujours plus de cynisme ou de je m'en foutisme, mais, tâche ardue, de renouer dans l'écriture avec ce que celle-ci a lentement fait perdre au travail critique. Et cette chose, si elle ne relève pas de l'idéologie est éminemment liée au style, et non moins au politique.

4. C'est entendu, le cinéma, de par la teneur de son dispositif, n'est pas médium ayant vocation a propager la révolution (progressiste ou conservatrice). Il n'en reste pas moins certainement l'hôte indésirable de l'idéologie et, pourquoi pas, le compagnon de route du politique.

5. N'en déplaise à ceux qui sont fatigués, critiquer l'idéologie d'un film peut moins tenir d'un acte de supériorité, d'éducation de spectateurs aliénés jugés incapables de reconnaître le contenu idéologique mais plutôt, justement, de l'invitation à n'importe qui d'en faire tout autant lorsque cela lui semble justifiable. A partir de là, et de là seulement, le critique devrait pouvoir fonder sa production sur autre chose que le contenu idéologique. Sur la manière d'enregistrer la réalité matérielle du film, par exemple, qui fait signe vers le politique.

Illustration : Shining (Stanley Kubrick), Pickpocket (Robert Bresson).

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