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TEXTES LIÉS


LA MORT BLANCHE


WELL, EVERYBODY IS SOMEBODY'S FOOL



Notes de Bertold Brecht sur Charles Laughton




"Et le pis est que ce que je sais, je suis forcé de le dire à d'autres. Comme un amoureux, comme un ivrogne, comme un traître. C'est un vice absolu, et il conduit au malheur. Combien de temps vais-je pouvoir le crier dans le noir - telle est la question."

— GALILÉE au petit moine, dans La Vie de Galilée de Bertold Brecht.


29.4.44

Laughton qui raffole du SCHWEYK (il l'a lu dans la traduction brute) parle amèrement du mépris avec lequel l'angleterre traite les comédiens. son grand-père était butler, son père hôtelier, lui-même vint au théâtre à l'âge de 28 ans et fut célèbre en une année. un tailleur de bondstreet ne faisait des costumes à cette vedette de cinéma internationale que si elle gardait le secret, car autrement ses clients tories se seraient fait attendre. ici, dit-il, ils n'ont pas d'estime à donner, mais au moins de l'argent. où un comédien pourrait-il vivre ainsi, demande-t-il, en montrant ses antiquités, le parc avec le gazon, les têtes de serpents mexicains en granit, tout cela compte. ici, je peux étudier shakespeare. il nous lit chez nous MEASURE FOR MEASURE et chez lui THE TEMPEST. il se tient accroupi devant une magnifique pendule en baroque bavarois, sur un sofa blanc, les jambes croisées, si bien qu'on ne voit que son ventre de bouddha, et il lit cette pièce dans un tout petit livre, moitié comme un étudiant, moitié comme un comédien, riant des jokes, s'excusant par-ci par-là quand il ne maîtrise pas une scène. en l'entendant je vois prospero comme ce curieux portrait de napoléon à sainte-hélène, où napoléon, le teint jaune, a l'air d'un planteur hollandais avec chapeau de paille. il lit le rôle de caliban avec compassion.

30.7.44

laughton nous lit les trois premiers actes de LEAR. il rend excellemment le lear du premier acte, déshumanisé par la royauté, exigeant ses 10 livres d'amour filial en échange de 1000 mètres carrés de terre. puis le maintien de l'attitude du puissant, après l'abandon de la puissance. magnifiquement il détache l'invocation creuse, rituelle, des forces supraterrestres sur le fond des propos simples et réalistes ou des sentiments vrais.

28.8.44

du jardin de laughton, sur lequel j'avais commencé un poème (GARDEN IN PROGRESS), un gros morceau s'est effrité cette nuit dans un glissement de terrain. il s'est informé vers midi s'il pouvait passer le soir et s'est excusé en arrivant d'ennuyer avec ses soucis des gens qui depuis dix ans n'avaient plus vraiment de toit sur la tête. il s'est mis aussitôt à lire des chapitres de la vie de david, qu'il se prépare à enregistrer (sur mon impulsion, dit-il), et il a lu très bien la partie david et jonathan. il avait aussi amené quelques volumes de shakespeare et a lu (ou a joué) osric dans HAMLET, jacques dans COMME IL VOUS PLAIRA et le "clown bringing a basket" de l'acte 5 d'ANTOINE ET CLEOPATRE, rôles qu'il a voulu jouer comme s'il s'agissait d'homosexuels. sa femme, sortant du cabaret, est venue le chercher, et tous deux sont restés assis un moment, à parler du malheur de leur jardin. "depuis que le grand pin a disparu", dit-elle, "la luminosité a changé dans toute la maison, c'est une autre maison, maintenant on voit la mer !" et elle a ajouté sur un ton fort désapprobateur : "elle a vue sur la mer !" laughton lui-même, semble-t-il, n'a pas encore osé contempler le désastre, pour se rendre chez nous il a quitté la maison par l'autre côté. "ce n'est que le commencement", dit-il, "il en disparaîtra davantage encore, on m'a dit qu'il y avait là un courant de fond. pour tout avouer, je n'ai envie de voir personne actuellement, je suis si confus. c'est dans les journaux." je lui montre les deux grandes pages de ma description afin de l'égayer, et dis : "votre jardin deviendra un mythe, nourri d'une glorieuse rumeur. on dit que la précarité est essentielle à la beauté, elle intensifie le plaisir." mais il sait que ce malheur lui nuit, dans sa profession aussi. en dehors du fait que la property est endommagée. et comme il a peu de succès ces derniers temps, et se fait souvent traiter de "ham" (ce qui ici ne signifie pas beaucoup plus que simple comédien, mais ce qui est meurtrier), il craint sans doute de ne pouvoir acheter rien de pareil. la jeunesse ici a tant de valeur parce qu'on peut gagner plus avec elle. effectivement, il a l'air vieix aujourd'hui, et c'est bien pourquoi la lanchester dit d'elle-même : "je me sens soudain comme une vieille femme, avec un poids sur la poitrine."


10.12.44

travaille à présent systématiquement avec laughton à la traduction et à la version scénique de VIE DU PHYSICIEN GALILEE. - curieux comme il est difficile de résoudre même les problèmes les plus minuscules (par ex. une nouvelle transition) quand ils se présentent à part.

décembre 44

travail systématique avec Laughton sur la version de galilée. il transpose phrase après phrase, couchant d'abord sur le papier, de sa main, ma pesante traduction, puis la sienne, ou plutôt les siennes. en même temps nous procédons à des modifications. ce qui présente le plus de difficultés, c'est le discours de galilée sur l'ère nouvelle dans la première scène, surtout la phrase "puisque les choses sont ainsi, elles ne resteront pas ainsi". la manière d'associer est si foncièrement différente en anglais, de même celle d'argumenter, et l'humour.

fin avril 45

laughton n'est guère d'humeur à reprendre le travail sur GALILEE.

3.5.45

j'aide laughton à étudier la genèse pour un disque. il a dans l'oreille le fameux ton de sacristie, internationalement répandu, et comme sa voix suit peu et pesamment son gestus, i. e. est généralement peu agile, tout est gâché. je lui conseille quelques exercices et nous allons dans un studio où nous enregistrons ce qui suit : a) la genèse, récitée par un français comme jean renoir, b) par un homme du yorkshire (le pays de laughton), c) par un cockney (at the beginning mr smith created the heaven and the art, d) par un planteur, qui veut faire accroire aux indigènes qu'il a créé le monde, e) par un butler (in the beginning his lordship created…), f) par un soldat "in the foxhole" (avec "so what" et "much good did it to us" entre les actes de la création). le tout se présente maintenant comme une danse primitive de la fécondité et du phallus.

30.7.45

revenant encore une fois à GALILEE, que winge tient également pour une œuvre secondaire peu significative (sous l'angle formel, je ne la défends pas avec la dernière vigueur), je lui fais part que cette pièce a été écrite sans aucune intention de prouver quelque chose, en suivant la tradition historique ; et que maintenant, lors de l'élaboration d'une version scénique avec le comédien laughton, politiquement analphabète, il est apparu, à côté du thème que dans cette forme de société la soif de savoir devient une qualité mortellement dangereuse, puisque la société la produit et la pénalise, un autre thème encore, à savoir la différence décisive entre le "pur progrès d'une science" et son progrès socialement révolutionnaire.


10.9.45

la bombe atomique, avec laquelle l'énergie nucléaire se présente au goût du jour, frappe les "gens simples" comme une pure terreur. la victoire sur le japon semble empoisonnée à ceux qui attendent impatiemment le retour de leurs maris et de leurs fils. ce super-pet couvre tous les tocsins de la victoire.

(un instant, LAUGHTON craint fort naïvement que la science puisse s'en trouver discréditée à tel point que sa naissance - dans GALILEE - ne suscite plus aucune sympathie. "the wrong kind of publicity, old man.")

10.10.45

poussé par son instinct théâtral, LAUGHTON dégage inlassablement même les éléments politiques de GALILEE. j'ai établi la nouvelle "ligne ludovico" sur sa pression, il en va de même pour les déplacements dans la dernière scène avec galilée (livraison du livre d'abord, puis enseignement que le livre ne doit rien changer à la condamnation sociale de l'auteur). laughton est parfaitement prêt à jeter son personnage en pâture aux loups. il a une sorte de lucifer en tête, chez lequel le mépris de soi se transforme en orgueil creux - l'orgueil de la grandeur de son crime etc. il tient à la représentation intégrale de la déchéance résultant du crime qui a amené le développement des traits négatifs chez g[alilée]. Il ne subsiste que l'excellent cerveau, qui fonctionne à vide, non gérable par son propriétaire qui voudrait se laisser couler.
il dégage en toute clarté cette conception un soir où, franchisant un piquet de grève devant le studio, il s'entendit traiter de "scrab", ce qui le blessa profondément - il n'y avait ici personne pour l'applaudir.


1.12.45

GALILEO (version américaine) terminée (sauf la ballade). LAUGHTON la lit devant helli, eisler, reichenbach, h[ans] viertel, salka viertel, steff, son ami, le jeune physicien wirtele, feuchtwanger, brush.

10.12.45

la collaboration avec LAUGHTON fut celle, classique dans la profession, écrivain de théâtre et comédien. à certains endroits il voyait la pièce s'affaisser, alors il se plantait là comme une montagne de chair impossible à dégager du chemin, jusqu'à ce qu'on trouve et fasse la modification. cette finesse têtue se révéla plus productive encore que ses propositions effectives (toujours avancées avec la plus extrême prince, par exemple le remplacement de doppone, l'élève de la première scène, par ludovico, ou l'ombre des sorcières dans la dernière scène. il imposa les déplacements dans la première scène, l'interruption dans la troisième, l'hésitation de g[alilée] dans la scène avec le petit moine, la controverse g[alilée]-ludovico dans la scène des taches solaires, l'apparition positive de matti dans la scène à la cour, le grand déplacement dans la dernière scène avec g[alilée]. fréquemment, la modification, due à des raisons esthétiques, conduisait à une plus grande virulence politique, et l[aughton] de blesser le public (principalement dans le domaine religieux) le disputait à son désir de corriger les idées fausses du public - d'ordinaire ce dernier désir triomphait. l[aughton] avait pris connaissance de la pièce dans des traductions fort insuffisantes que nous écartâmes. je traduisis moi-même phrase par phrase en anglais (l[aughton] ne connaît pas un traître mot d'allemand) et il écrivit sous la dictée. puis il fit des propositions et joua tout jusqu'à ce que ça convienne, i.e. jusqu'à ce que le gestus soit là.
l[aughton] lit la pièce à ORSON WELLES, qui accepte aussitôt la mise en scène. son comportement est agréable, ses remarques intelligentes. au moins il n'aura pas peur du public. il comprend quand je lui dis : la plupart des choses qu'on "ne peut pas faire à new york", on "ne peut pas les faire à berlin" non plus (et pourtant on le devrait).

17.12.45

LAUGHTON, dans la machinerie de son agence, est un spectacle éclairant. il a lu la pièce devant des soldats, des millionnaires, des agents de théâtre, des amateurs d'art, inlassablement. n'essuya pas un seul jugement négatif, ou même froid, semble-t-il. on en vient maintenant au problème de la production, et l'agent dit : pas avant l'automne, en soulignant le risque de l'interruption estivale. (il voudrait lui-même être associé au financement, ce qui demande du temps.) WELLES m'approuve : le printemps est politiquement meilleur (intérêt pour le combat des savants contre l'état, bombe atomique etc) ; mais comme alors il ne pourrait être producer (il ne peut pas se procurer l'argent aussi vite), il tourne la chose comme suit : il ne pourrait prendre aucun engagement envers les bailleurs de fonds si c'était le printemps. CZINNER a le théâtre, les sous, et il est prêt à prendre le risque du printemps. l[aughton] "hates the sight of that man", mais est disposé "if it is necessary" to swallow him. l'interruption estivale voudrait dire pour lui ne rien gagner durant tous ces mois, du moins dans le cinéma. il aimerait m'avoir avec lui, mais je ne serai peut-être plus ici, à l'automne, mais l'agent dit…

31.10.47

rencontre LAUGHTON dans la matinée, il promène déjà la barbe de galilée et se réjouit de ne pas avoir besoin d'un courage spécial pour tenir le rôle, comme il dit : pas de headlines au-dessus de moi. - l'après-midi je m'envole pour paris.

15.3.48

la presse new-yorkaise semble regretter chez GALILEO exactement ce que regrettait déjà l'ami catholique de laughton : l'absence d'une agonie partageable du savant qui est livré à la contrainte. sans doute la mauvaise conscience de galilée est-elle montrée dans la pièce à sa juste proportion, mais c'est loin de faire le compte de la bourgeoisie : celle-ci, parvenue à l'hégémonie, souhaite voir exhiber plus grand que nature les émotions spirituelles supérieures de ceux qu'elle contraint à agir contre leur conscience, pour embellir l'image d'ensemble de son univers.

traduction : Philippe Ivernel
source : Journal de travail, 1938-1955, Bertold Brecht
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