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SUNLESS



Babylon by bus





L'un des clichés persistants à propos de la Chine est l'image de ces cyclistes déboulant en hordes dans les artères des villes. La vignette colle assez à la réalité, pas encore à ranger dans le carton des vieilles cartes souvenir jaunis, même si les voitures occupent de plus en plus de place dans des espaces urbains qui ne les avaient pas prévues. Surtout, les vélos à pédale des travailleurs d'antan sont très largement remplacés aujourd'hui par vélos électriques, scooters et motos. Et ça fonce ! Et qui doute du vainqueur journalier dans l'anarchique duel autos-vélos ?

L'usage régulier des bus inter-cités change de la France. Ils sont ici aussi, sinon plus, usités que les trains. Prendre ces bus à la nuit tombée pour se rendre d'une ville à une autre, c'est faire l'expérience jusqu'alors inconnue de ces personnages des vieux films noirs vus et revus au pied de l'écran, assis par terre sur la moquette de sa chambre. Somnoler et se réveiller juste à destination, ou alors que le bus roule encore au milieu de nulle part. Souvent, des fusées de feux d'artifices multicolores et scintillantes tirées d'on ne sait où et pour on ne sait quelle circonstance, illuminent soudain le ciel couleur d'encre. En journée, moins rapides que les trains, les bus laissent plus de temps pour contempler les paysages. Les charmes bucoliques de la campagne chinoise ; maisons au bord des étangs, escaliers de quatre ou cinq marches sur lesquels s'asseyent les pécheurs à la ligne, végétation luxuriante, fleurs jaunes capricieuses des cucurbitacées, ici tombantes, là grimpantes…. A travers la vitre d'un bus passager, sans pensées ni soucis, c'est assurément un attrayant spectacle offert aux regards.

L'autre jour, à quelques kilomètres de N, des travailleurs qui balayent la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute. Gilets oranges fluos sur le dos, le visage masqué par d'épaisses écharpes de tissu pour se protéger des poussières et gaz d'échappement, un balai de fortune à la main. Je pense alors à la proposition émise quelques jours avant par certains membres du gouvernement français : faire balayer les rues aux personnes à qui on donne le RSA. Ce type d'exercice absurde et stupide sera peut-être bientôt familier aux français. Dans les records de l'inutile et du gâchis, la Chine regrette maintenant amèrement d'avoir construit le monumental barrage des Trois-Gorges (celui qui sert de toile de fond à Still Life de Jia Zhang Ke). On évoque aujourd'hui, même en haut lieu, son possible dynamitage. En réalité, il s'agit de personnes en haut lieu à l'époque de sa construction, aujourd'hui à la retraite…

Un autre jour, arrêté à un feu de Z, une petite ville au centre-ville en pleine expansion, un ouvrier attendant on ne sais quoi ou qui sur le trottoir. Il est là, perdu dans ses pensées, son casque d'un jaune uniforme incliné sur le crâne, le portant à la manière dont Chaplin portait son chapeau melon. Chaplin aurait pu dire : "c'est pour faire comme cet ouvrier dans les rues de Z". Ils sont des milliers, poussiéreux, le teint mat, usés, casqués, exploités. A la nuit tombante, rejoignant leurs cellules préfabriquées au pied des constructions, ils croisent à la sortie du chantier les jeunes gens en goguette qui profitent du colossal centre commercial flambant neuf qu'ils viennent à peine de finir de construire.

L'amour pour les bacs pourrait aisément pousser à aller vivre sur l'une des petites îles du littoral. Dans l'unique but de devoir les emprunter régulièrement (au moins deux fois par jour, et tous les jours, si possible !), la question de la lassitude viendrait après. Au cinéma, c'est Hou Hsiao Hsien qui les immortalise (logique, car taiwanais, donc insulaire). Il a su adapter son tempo, capter le temps en suspension qui défile à bord, le prendre dans les mailles de son filet, et le restituer aux spectateurs.

A bord, les minutes s'égrainent, toujours trop courtes à l'arrivée, la brise au raz de l'eau souffle légèrement et joue sur l'humeur, imbibe le cœur d'une douce vapeur. Pause et mouvement. Trop rapides trains, bus, voitures et métros ; plaisir mêlé de se laisser porter par les flots. Un bon coup : une soirée de printemps, embarqué dans le bus et un accident sur le pont monumental qui traverse le Chang Jiang. Une aubaine lorsque, au bout de l'embouteillage monstrueux, le bus s'engouffre de manière inattendue sur le bac. Première traversée, souvent envisagée, du fleuve bleu de la sorte. Nocturne, mystérieuse, et l'occasion rare dans la calme effervescence, d'échanger quelques banalités avec le conducteur de bus. Perpendiculaires à notre trajectoire, des formes noirâtres à peine éclairées se meuvent, de longues péniches transportant du charbon, probablement...

"[..] A partir de ce moment-là je goûtai un ennui que je n'avais jamais éprouvé. A l'époque je n'en comprenais pas la raison ; ensuite il me sembla qu'il s'expliquait ainsi : si les propositions de quelqu'un rencontrent l'approbation, il sera encouragé à avancer, si elles rencontrent l'opposition, il sera encouragé à lutter, mais si ses cris, lancés parmi des inconnus, ne suscitent aucune réaction, dans un sens ou dans l'autre, il se retrouve impuissant au milieu d'une terre vaine infinie - quelle tristesse ! Alors, je donnai à ce que j'éprouvais le nom de solitude.

Cette solitude crût de jour en jour, s'enroulant autour de mon âme comme un grand serpent venimeux.

Cependant, malgré ma tristesse sans borne, je n'éprouvais pas de ressentiment, car cette expérience m'amena à l'introspection, à me contempler moi-même : j'étais tout sauf un héros qui parvient, d'un appel et d'un geste du bras, à rassembler les foules. [..]"

Préface à Cris, Lu Xun (traduction S. Veg)

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