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Sunless



Pour Ludo


Un voyage à Hong-Kong, ce n'était pas un rêve, ça ne l'a jamais été. Une ville inconnue, connue d'avance. Combien de fois avais-je déjà arpenté ses rues en pente dans la profondeur du petit écran, depuis mes années sauvages, avec Jackie Chan et ses comparses. Rien alors n'y avait spécialement retenu mon attention, je me perdais dans la ville et ses histoires comme en des lieux totalement imaginaires. Jackie Chan, cet increvable énergumène capable de toutes les contorsions, était le parfait médiateur entre mon monde monotone et provincial et celui moderne et urbain dans lequel, lui, gravitait. Par ses prouesses acrobatiques, il transformait la banalité de nos deux mondes en un espace extraordinaire. Son dynamisme naïf et bon enfant qui nous fascinait pour lui-même, finalement assez lointain de la tristesse immanente d'un Keaton, ne favorisait pas directement une mélancolie qu'on put associer à Hong-Kong. Un tel sentiment ne m'étreindrait que plus tardivement, à travers le prisme du cinéma de quelques auteurs hongkongais, et m'aura accompagné tout mon séjour là-bas, sous les nappes de nuages de printemps gris et bas écrasant la ville.

J'essaye de vous dire que je ne m'y étais pas préparé, même si je n'avais pas oublié mon parapluie dans mon sac de voyage. Seule la langue cantonaise, défilant dans la marge du celluloïd, m'avait suffisamment marqué toutes ces dernières années pour attendre de la retrouver sur place avec un pincement au coeur. Le plaisir de l'écouter dans les films devrait se déplacer dans la réalité, et tel fut effectivement le cas. Je m'abandonne aux voix hongkongaises gorgées d'accents relevés, hachées menu, étalées en fin de phrases.

Premier soir, premier repas dans une gargote proche de l'hôtel. Un peu trop seul. En attendant ma commande, un zhou (congee) diversement garni et assaisonné, j'entends soudain une musique aux résonances familières qui me transperce dans le dos. C'est la Cantopop des années 80-90, de petites notes de synthé et quelques riffs de guitare émouvants parce que laissant l'impression d'avoir toujours déjà été datés, des chanteurs-acteurs qui usent à merveille des neuf accents du cantonais pour jouer sur les émotions, comme autant de couleurs sur la palette d'un peintre. Je me retourne sur la banquette et me retrouve face à un écran plat de télévision. Hommage HD à Leslie Cheung, mort il y a à peine plus de dix ans. Revoir les beaux yeux de Leslie à Hong Kong. Dans les odeurs de cuisine chinoise, souvenir éclair de quelques uns de ses rôles ; de Tsui Hark à John Woo, en passant par Wong Kar Wai, évocation également de la belle lettre hommage de Maggie Cheung dans les Cahiers lors de son décès. Décidément mon voyage à Hong-Kong se fera sous le signe du cinéma. Qu'en sais-je si c'était écrit, en tout cas je vous l'écris.


Je ne suis plus sûr de rien après avoir écouté chanter Leslie, regardé ses yeux et son sourire. Je ne suis plus vraiment sûr d'avoir lu cela dans l'un de ses bouquins mais je ne crois pas que Proust ait raison lorsqu'il écrit que l'on perd quelque chose d'irréversible lié à l'authenticité de la perception en découvrant à l'avance les images d'un lieu lointain que l'on va plus tard visiter. Non, dans certains cas, cela peut créer une nappe de souvenirs antérieure et inconsciente qui vêtira la réalité vue, lui donnera ainsi de nouveaux contours désirables peut-être plus forts encore que lors d'une première vision sans voile. Ici, le cinéma a joué comme horizon d'attente inattendu, probablement infini si l'occasion ne m'avait jamais été donnée d'en éprouver la force cachée, au hasard de la vie. De ces hasards qui font et défont les choses, que l'on rencontre de-ci de-là au cour des bobines de Wong Kar Wai.

Prendre le ferry, heureux ensemble avec la mer, l'horizon lointain et quelques aigles qui planent dans le ciel. Avec les Hongkongais.

Premier mai à Hong-Kong, encore une coïncidence. Les amis de Wong Kar Wai ne sauraient ignorer qu'il s'agit là de la date anniversaire de He Qiwu, l'un des personnages de Chungking Express largué par sa copine le 1er avril, soit le même jour exactement que celui où Leslie Cheung nous a quittés. Il fallait donc visiter Chungking Mansion ce jour-là, gros immeuble cosmopolite où tout va vite et pas toujours dans la légalité. On comprend peut-être mieux le mouvement des scènes du film qui s'y déroulent en étant sur place. La soudaine accélération de la vitesse, l'aspect précipité des plans et du montage du cinéaste puisent leur force dans la confusion qui règne en ce lieu. Quant aux ralentis, calés sur les rythmiques reggae qui s'évadent du juke-box du Bottoms Up Club, ils pourraient être les résidus sensoriels des substances que l'on peut se procurer sous le manteau dans la bâtisse ou à ses abords. Chungking Mansion, le nom déjà dans ses sonorités annonce une cohabitation douce (« Mansion ») et heurtée (« Chungking »). « Chungking » pour « Chongqing », nom de la mégalopole autonome chinoise proche du Sichuan. Ce genre de référence est typique en Chine, où l'on nomme volontiers, suivant le principe des poupées russes, tel lieu du nom d'un autre lieu beaucoup plus grand (ville, région). De telle sorte que l'on se retrouve régulièrement naviguant dans des mondes dans le monde...

Voilà, c'est la fin du récit, elle coïncide avec le début. Je retrouve la porte de sortie et m'échappe ou retourne errer sans fin dans les méandres de Chungking Mansion, c'est maintenant à vous de voir...

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