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Cindy Lou




Carmen Jones est ce que l'on appelle communément "une rareté", un film peu vu du pourtant célèbre Otto Preminger, dont la disponibilité en DVD est une occasion à saisir pour envisager l'importance du cinéaste. Qu'est-ce qu'un cinéaste important ? Important par exemple qui, tel Preminger, intellectualise ses plans, cherche des idées proprement cinématographiques afin de transmettre à l'écran la chair ainsi que l'esprit des personnages qui traversent l'histoire qu'il met en images ; images duales réalisant l'intériorité immatérielle des individus à partir de ce qui est extérieur à eux-mêmes, à commencer par leurs propres corps, et ici aussi "leurs" voix.

Résumé : Cindy Lou (Olga James), l'épouse idéale abandonnée par son futur époux Joe qui est tombé dans les bras de la voluptueuse Carmen Jones (Dorothy Dandridge), vient rendre visite à sa rivale afin de lui demander de lui rendre son Joe (Harry Belafonte) qu'elle aime toujours éperdument. Elle ne se doute pas qu'entre Joe et Carmen le torchon brûle déjà, que rien ne va plus entre les deux : lui, condamné à se terrer dans une chambre miteuse de Chicago, est encore fou amoureux d'elle, mais elle, frivole, ne parvient pas à résister aux tentations de la vie de luxe que lui propose le boxeur Husky Miller à qui elle a tapé dans l'oeil. En venant s'entretenir avec Carmen, Cindy Lou assiste dans la salle d'entraînement du boxeur, à une rixe inattendue lorsque Joe débarque et veut ramener Carmen Jones avec lui dans son appartement.

Preminger articule cet épisode du film selon trois plans principaux (si l'on excepte, tout aussi importants soient-ils, les deux courts plans de l'arrivée de Joe), et du point de vue de Cindy Lou qui acquiert ainsi une réelle épaisseur. Il y a, d'abord, l'arrivée de Cindy Lou, puis l'altercation dans la salle d'entraînement et enfin le départ de la femme.


Dans la première partie : un long travelling qui filme de face Cindy Lou marchant dans la rue, le cinéaste utilise à bon escient ce qui fait l'une des particularités techniques du cinéma (en opposition à l'opéra puisque le film est, vous l'aviez peut-être déjà compris, une adaptation du Carmen de Bizet) qui veut que le son entendu par les spectateurs soit bien souvent un son "collé" sur les images, un son qui n'est donc pas émis dans le même temps que celui de la captation visuelle. Le son "double" les images. Pour Carmen Jones, on l'apprend dans l'un des bonus du DVD, la plupart des chansons ont été interprétées par d'autres artistes que les acteurs, à une ou deux exceptions près, dont justement l'actrice jouant Cindy Lou qui chante réellement. Mais ici Preminger va même plus loin encore en l'accompagnant de l'une de ses chansons sans que le visage de l'actrice n'émette aucun signe dans ce sens : aucun mouvement de lèvres. Il faut le cinéma et toute l'intelligence de Preminger pour qu'ainsi plaquées sur les images de sa marche, puissent se trouver extériorisées les phrases musicales intérieures de Cindy Lou chantées par Olga James. Elles expriment, je crois, une intériorité (par leur extériorité réalisée) bloquée, mélancolique mais encore teintée d'espoir, que le visage entre pleur et sourire de l'actrice laisse imperceptiblement deviner.


Une fois dans la minuscule pièce où sont rassemblés Carmen Jones, le boxeur Husky Miller puis Joe qui vient les rejoindre ainsi que quelques autres personnages secondaires, Cindy Lou va assister à un spectacle dramatique auquel elle ne pouvait s'attendre et qui va la remplir émotionnellement d'un contenu trop lourd à porter qu'il va falloir évacuer plus tard, sitôt passée la porte de sortie. Elle forme, en terme de mise en scène, dans l'espace de ce lieu confiné, l'un des angles d'un triangle dans lequel son Joe doit se démener. Il rebondit de Carmen qui le rejette, à Cindy Lou qui veut l'attirer mais à laquelle il résiste, jusqu'au boxeur auquel il décide finalement, désespéré, de faire la peau en sortant un couteau de sa poche. Les MP arrivent : Joe est vidé par l'arrière, quant à Cindy Lou elle ressort par la porte où elle était entrée sous le regard de Carmen qui lui laisse comprendre qu'elle n'est pas à la hauteur.


Son exutoire sera musical, une chanson qu'elle se met, cette fois, à chanter dès la porte franchie. Profondément bouleversée (comme le sont bien souvent à un moment donné les héroïnes de Preminger), en pleurs, elle craque en chantant à tue-tête sa peur dans la solitude, comme une réponse sincère aux propos de Joe et Carmen qui feignaient l'un et l'autre ne pas avoir peur dans la scène précédente. Elle s'avance, lentement, sa grosse valise à la main, en s'appuyant sur un mur puis l'autre, et s'accroupit enfin au sol sans que l'on sache vraiment s'il s'agit là d'un geste de prière ou d'épuisement physique total. Cindy Lou, désespérée, s'en remet au Seigneur pour sauver son amour.

Quelques instants plus tard, Joe vient d'étrangler Carmen Jones qui chantait vraiment trop faux pour l'aimer encore. Il la tient dans ses bras, au sol, devant lui, tandis que les jambes d'un MP viennent définitivement fermer le cadre derrière lui à droite. Preminger, une fois encore, nous décrit, par l'entremise de sa mise en scène, un état d'emprisonnement, l'échec des incantations de la frêle Cindy Lou.

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