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TEXTES LIÉS


LE DIEU NÉON


IL Y A, UN PAYS LOINTAIN



Autour du père et du fils



Avez-vous vu passer les cow-boys le mois dernier sur la chaîne de télévision Arte ? Ils étaient en transit ; libertaires, ils s'en allaient du petit écran plus libres encore qu'ils n'étaient venus, à pieds ou sur la selle de leur cheval et surtout sans se retourner, criant, rêvant la liberté. Que faisaient-ils là ces solitaires, revenus de tout (la guerre), qui se prénommaient Django ou Keoma ? Invariablement, ils de trouvaient attirés dans des guêpiers par de belles allégories féminines.

Django et Keoma sont joués par le même acteur italien, Franco Nero, sous la direction de Corbucci d'abord, puis de Castellari. Django c'est le blondinet mal rasé, cheveux pas coupés depuis longtemps, bouclettes blondes dans la nuque. C'est celui qui nous rappelle ces héros de bande dessinée de notre jeunesse. Pour interpréter Keoma, par contre, Nero n'est plus blond mais arbore une épaisse crinière brune. Invariablement, les yeux sont bleus. Laissons le premier tout à la vengeance de la mort de sa femme pour nous concentrer sur le second qui, en revenant dans le village de son enfance, retrouve ceux qu'il a quitté lorsqu'il est parti faire la guerre, du "bon côté", comme il dit.

Pour ne point faillir à la réputation du western spaghetti cuisiné par les chefs du genre, ces retrouvailles offrent aux spectateurs quelques passages très intéressants et novateurs d'un point de vue de la mise en scène. Il est d'ordinaire habituel, pour ces films italiens de catégorie B, de louer l'invention déployée pour les scènes de gunfight. Il faut, par exemple, écouter Corbucci prétendre être intéressé uniquement par de nouvelles façons de faire mourir les personnages dans ses films, lors d'une interview présentée dans un des documentaires-entractes sur le western spaghetti que proposait la chaîne de télévision. Bien que contenant son lot d'idées originales en matière de canardage tous azimut, la scène qui m'ait le plus frappé dans Keoma est une scène de discussion entre Keoma et son père. Assis chacun à l'extrémité d'une table, Keoma et son "papa" se parlent d'homme à homme, se posent des questions existentielles. La mise en scène de Castellari est absolument admirable, digne des plus grands, en cela qu'elle laisse une place au ressentir du spectateur. Aujourd'hui, où dans de nombreux films (héritage de la télévision ?), le travelling est affaire de brassage de vent, celui circulaire du réalisateur italien apparaît d'autant plus somptueux. En effet, il ne s'agit absolument pas pour Castellari de faire bouger à tout prix la caméra de peur d'endormir le spectateur lors d'un long dialogue mais bien de nous transmettre quelque chose de ce qui se joue entre le père et son fils.

Les deux hommes autour de la table constituent, pour Castellari, les extrémités de la corde d'un arc sur lequel il va déplacer sa caméra afin de les filmer.

1. Partant du côté de Keoma, nous voyons celui-ci en premier plan et, derrière lui, son père (Shannon). L'impression donnée par l'angle de vue est que les deux sont assis côte à côté, en tout cas très proches l'un de l'autre. Corps unis pour célébrer les retrouvailles, la visite surprise du fils au logis du père. Shannon parle alors à Keoma des remords qui entachent sa vie de vieil homme seul. Ironise même quant à son titre de "grand Shannon", renonçant à la légende qu'il s'est forgé au cours de ses années passées à jouer les pistoleros.

2. Le travelling démarre et commence à décrire l'arc nous permettant de nous rendre compte que Keoma et son père ne sont pas si proches que cela. Ils se détachent progressivement, ne sont pas l'un à côté de l'autre, mais séparés par une grande table en bois rectangulaire. Keoma interroge son père sur la guerre et Shannon, son fils, sur les femmes. Les deux en viennent à parler de la solitude. "Tu dois te sentir bien seul" dit Shannon au moment où la caméra filme de face les deux hommes, maintenant nettement, totalement séparés. Écart physique mélancolique, traduisant le gouffre de temps béant entre un jeune fils (aux propos admirables) qui ne sait pas encore où le conduira sa vie et un père âgé quasiment arrivé au terme de la sienne. Faille entre un fils qui se bat et un père qui semble avoir renoncé à la lutte, dans laquelle s'engouffre ce vent pénétrant de vie et de mort si présent tout au long du film.

3. La caméra continue à se déplacer suivant toujours le même rythme, doucement, en se rapprochant du père qui se met à parler inévitablement de la mort. De la peur de rencontrer prochainement celle-ci qu'il n'avait jamais craint de sa vie. De nouveau les deux hommes paraissent côte à côte, quand Shannon demande implicitement à Keoma de régler à sa place le problème posé par ses trois mauvais fils. Aveu ultime, fait quasiment au creux de l'oreille de Keoma, de l'affaiblissement du vieux père qui demande à celui en qui il a toute confiance de s'occuper pour lui des dernières choses qui le préoccupent encore en ce bas monde.

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