ACCUEIL ARCHIVES FORUM CONTACT


TEXTES LIÉS


MAINS AU TRAVAIL



La femme aux doigts d'or



En 2014, plus d'un siècle après la naissance du cinématographe, on peut être encore profondément ému et heurté par un simple plan fixe. Une image qui frappe, Emmanuelle Riva paralysée dans un fauteuil roulant, dans Amour de Michael Haneke. La femme, une ancienne prof de piano, dont la main droite, atrophiée, est recroquevillée sur elle-même. Membre désormais inutile, elle ne jouera plus, mais terrifiera toujours, pour toujours. Terrifiante main. Une pince, plutôt qu'une main. Une main devenue pince, monstrueuse, il n'y a qu'elle à l'intérieur du plan, attirant le regard. Dans un contre-champ, un ancien élève devenu pianiste virtuose, une glorieuse victime de cette main, de cette femme dont la main crispée dit tout de son caractère intransigeant, inflexible. Elle lui a ''passé des savons'', il hésite encore à jouer devant elle. Plus tard, elle demandera à son mari de couper le disque de son ancien élève. Comme dans un portrait en peinture, c'est l'âme toute entière qui passe à la surface du corps figé et droit, inscrit dans le cadre du plan.

Le soudain handicap physique n'est pas vecteur de changements brutaux sur l'humeur des personnages. Tout au contraire. Le processus est absolument continu et sans égarement, une ligne droite, ainsi qu'un lent mais certain processus de dégradation. Du bref arrêt de conscience dans la cuisine, à l'opération qui cloue la femme dans un fauteuil roulant, en passant par les photographies anciennes regardées dans l'album, jusqu'au cadavre rigide alité sur son lit de mort qui ouvre justement la lente marche, le mouvement est immuable, inéluctable. Tout est scellé, d'emblée, des corps aux vies qui les animent, les ont animés des décennies durant. Le mari est présent lui aussi, dans le plan, à droite de sa femme. Une momie, ou une goule, qui nous regarde. La vérité du couple âgé s'expose ouvertement dans l'à peine montré, le non trop dit. C'est leur vie passée qui défile sur le masque figé de leurs visages, le maintien de leurs corps.

L'amour est là, non las, non feint et sans fin, dans ce deux atroce et beau, dur et tendre, qui a duré et duré, vécu et vécu, en ne formant qu'un. Dans l'étreinte d'un mari qui étouffe sa femme mourante, la fixant enfin, dans le secret et pour toujours, dans l'intérieur (bourgeois, évidemment) de son monde fini. Comme un portrait sans peinture, qui reste, accroché aux murs et dans les mémoires, infini.

*