ACCUEIL ARCHIVES FORUM CONTACT


TEXTES LIÉS


LA FEMME AUX DOIGTS D'OR


DRÔLES DE TRUANDS


ART POÉTIQUE



Mains au travail



Dans le génial Phantom Lady (1944), signé Robert Siodmak, un tueur paranoïaque se sert de ses mains pour tuer, comme fait plus que de le suggérer le titre du film en français : Les Mains qui tuent. Je ne dévoile rien, ou très peu, en précisant que le tueur en question est Jack Marlow (Franchot Tone), un esthète qui se sert par ailleurs de ses mains pour "façonner la beauté dans un morceau d'argile". Il crée des sculptures inquiétantes qui trônent dans son appartement revêtues d'ombre et de lumière.

Siodmak filme magnifiquement, à plusieurs reprises, les mains de Marlow. Il les met en avant, notamment grâce à des jeux de lumière qui orientent inéluctablement le regard des spectateurs vers celles-ci. Le même effet d'accentuation lumineuse est employé pour filmer les mains (qui vont incessamment tuer) de Marlow lorsqu'on le découvre à l'écran pour la première fois et, plus tard, en arrière-plan, sur une sculpture représentant des mains lorsque Kansas (Ella Raines) se retrouve piégée chez le tueur. Cette paire de mains blanches, qui s'ouvre avec une froide raideur, semble hurler "je dois tuer !" – tout à l'opposé de la douceur des mains entrelacées et flirtant de La Cathédrale de Rodin. La pensée contrariée, destructrice de Marlow, est toute entière exprimée dans ces mains qu'il a modelées à l'image de sa psyché.

Le monteur du film, Arthur Hilton, utilise lui aussi ses mains pour mettre bout à bout les morceaux de pellicule filmés par Siodmak. Il le fait non sans malin plaisir et un talent certain. Son travail consiste, au même titre que celui sur la lumière ou le cadre dans le film, à déstabiliser les spectateurs, à générer du trouble. Disparitions (ou pas, quand on a bien été préparé à le croire avant) de personnages entre deux plans successifs, ou encore "escamotage" du geste retenu d'un personnage dans un plan, par un plan qui lui succède le gommant.

Peu à l'aise, Marlow conduit, tandis que Kansas dort à ses côtés (1). Un gros plan révèle soudain que le tueur approche discrètement sa main d'un chapeau compromettant que Kansas garde sur ses genoux, probablement mu par l'intention de le faire disparaître (2). Mais, alors même qu'il allait le toucher et s'en saisir, elle fait un geste et sort de son sommeil. Au plan de la main qui se rapproche, succède immédiatement un plan gommant le geste de retrait (mais aussi celui d'approche) de Marlow que l'on voit conduire comme si de rien n'était, impassible, les deux mains posées sur le volant, comme en (1), ainsi que Kansas qui se réveille en se relevant sur son siège (3). De même, un peu plus tôt, le geste du barman qui semblait prêt à pousser la curieuse Kansas sous une rame de métro était-il brusquement interrompu par l'apparition du plan d'une femme qui arrivait sur le quai.

*