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PETITS COMPROMIS, ENLISEMENT


ZHANG ZIYI, DANS LES TOURBILLONS DE L'HISTOIRE (double programme)


IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI


UNE VILLE D'AMOUR ET D'HISTOIRE



Les habits neufs des séries télé chinoises



C'est l'histoire d'un pays, la Chine, qui rejoue son histoire (1) en accéléré, toutes périodes confondues. Allumez votre téléviseur à n'importe quelle heure de la journée, vous tomberez nécessairement, via l'une des nombreuses chaînes du pays, sur l'une de ces séries qui rappellent à la mémoire des téléspectateurs telle dynastie, telle guerre, telle révolution passée. Le petit écran se transforme ainsi en une sorte de machine à laver géante lavant plus blanc que blanc dans laquelle sont fourrées en vrac les époques les plus diverses.

Le lien de ces séries avec les vêtements n'est pas seulement à prendre au sens figuré. En effet, nous assistons, par l'intermédiaire de ces programmes, à un véritable défilé de costumes flambant neufs fraîchement décrochés des penderies des ateliers où ceux-ci doivent être confectionnés à la chaîne. Ces habits du passé qu'endossent les acteurs, fabriqués aujourd'hui pour imprimer en studio une légende sans mauvais pli, relèvent de ces objets "faux-neufs" dont l'utilisation était proposée par Serge Daney comme solution "réaliste" au problème (éthique, bien entendu) décoratif du "vrai-vieux" (2). En n'omettant pas le fait que Daney se place ici d'avance dans la position quasi-intouchable du "radoteur" (et - ce qui est plus intéressant voire plus inquiétant quant aux propos mêmes qui sont soutenus ici - qu'il en fasse l'une des caractéristiques du "critique de cinéma"), la position qu'il soutient vis-à-vis du "fac-similer" (ou, en ce qui nous concerne, de l'habit neuf) ne paraît pas plus apporter de réponse vraiment nette et appropriée au problème qu'il se pose.

[Prenons un de ces petits détails à partir desquels on a encore envie de faire de la « critique de cinéma », c’est-à-dire de radoter. Dans une scène où elle lit au lit, l’actrice Danièle Lebrun feuillette un magazine de ciné de l’époque, sans doute Cinémonde. Jusque-là, rien de mal, sauf qu’il s’agit d’un vrai Cinémonde d’époque, d’une pièce de collection aux pages lissées et au papier jauni. Dans ce passage d’un Cinémonde de l’époque à un « Cinémonde d’époque », il y a, entre brocante et téléfilm, toute l’esthétique d’Uranus. Quand le passé devient à ce point décoratif, c’est qu’il a cessé de travailler notre présent. [je souligne]

Imaginons maintenant quelle aurait été la solution « réaliste » au problème posé. Il suffisait de fac-similer ce Cinémonde de musée pour en obtenir un double, aux pages crissantes et non jaunies. Passer du « vrai-vieux » au « faux-neuf ». Se mettre du côté du personnage et non pas de la comédienne (ou de l’accessoiriste). Alors, on aurait eu le sentiment que le personnage joué par Danièle Lebrun venait d’acheter Cinémonde, un Cinémonde logiquement tout neuf. Grâce à ce détail infime, on aurait eu, pendant une ou deux secondes, le sentiment du présent de 1945. C’est-à-dire de l’histoire sans majuscule, aléatoire, pas encore devenue un tribunal ni ses personnages une galerie d’acteurs sympathiques en train de « composer » en 1990 les rôles pas forcément sympathiques d’hier. [idem] Et voilà comment un film supposé carburer au vitriol tourne vite à la pommade muséale et au poster poulidorien (« tous deuxièmes ! »).]

Ce déferlement d'habits neufs sur les différentes chaînes de télévision chinoises, défilé omniprésent de casquettes et de robes, d'uniformes, de chemises, de tuniques, de perruques et de bottes, rejoue l'Histoire (oui, avec un grand "H"), ni d'une manière "réaliste", ni sur un coup de dés fictionnel, mais suivant très scrupuleusement la ligne de conduite officielle imposée par le gouvernement actuel du pays. De sorte qu'ainsi, non seulement le passé reste vaste affaire de décorum, ne travaillant nullement notre présent (sinon que l'on puisse affirmer, de manière quelque peu ironique, qu'il "donne du travail" à quelques costumiers et acteurs), mais, suivant toujours les propos de Daney, rien, dans cette débauche superficielle, ne peut certifier qu’une occupation ne continue pas quelque part. Et en priorité dans le pays même qui produit ce genre de parade de vêtements trop bien portés par des acteurs qui, en même temps qu'ils récitent devant une camera inerte n'ayant d'autre objet auquel se cramponner, se livrent à une incarnation toute en mimiques outrancières qu'ils ne feraient jamais dans la réalité s'il ne se savaient pas épiés.

Reprenant en Post Scriptum de son texte ses diatribes contre le cinéma confiné dans l'espace des studios de la Qualité française, le critique relevait-il sans doute de lui-même l'impasse de sa proposition faite plus haut. Qu'aura-t-il oublié au passage ? La leçon de distanciation de Bertolt Brecht quant à la représentation de l'histoire, par exemple ? Pas si sûr. Ailleurs, dans Itinéraire d'un cinéfils, Daney se souvient qu'au moment où il lisait les descriptions du fascisme de l'écrivain allemand, il soutenait pourtant avec d'autres le régime chinois. Un certain Brecht, celui des années 50 revenu vivre en RDA, n'est d'ailleurs lui-même pas exempt de tout reproche de complaisance douteuse avec le régime soviétique de l'époque (3). On le voit bien, le problème n'est pas simple. Reste, main dans la main, à rechercher pour le critique d'aujourd'hui dans ce qui a peut-être déjà été réalisé mais qu'il ignore encore, et pour l'artiste dans ce qu'il créera demain, comment résoudre les questions que pose l'histoire au "cinéma", dans ce qu'il a de plus intrinsèquement contemporain.

Évidemment, ces habits neufs doivent parfois être tâchés. On peut affirmer que dans l'apparente propreté qui est la leur, ils n'attendent que cela et l'ont bien cherché ! (comme les fringues immaculées que portent ces gamins qui trouvent toujours le moyen de les saloper dans les publicités pour la lessive) Deux formes de souillure reviennent donc régulièrement : le sang et la boue, et associé à ces éclaboussures : la guerre. Elle est omniprésente. Difficile de décompter le nombre exact de séries qui prennent pour sujet celle-ci (en particulier les conflits du XXe siècle et celui, intérieur, contre les japonais) tant elles sont nombreuses. Faut-il y voir, pour le coup, le reflet d'un des pays aujourd'hui les plus militaristes au monde, même si sa force armée n'est actuellement engagée dans aucun conflit international ? Ou alors une tentation d'imiter les USA (4) dans leur obsession idéologique de dépeindre à répétition la seconde guerre mondiale à la télévision, à la manière des séries du couple Spielberg-Hanks dont le "réalisme" affiché semble essentiellement relever le défi de la vogue du jeu vidéo de guerre ? Aussi fauchées soit-elles (5), certaines scènes de combat laissent bien penser que oui. Et c'est ainsi que le présent tente d'embrigader le futur.

Les séries dépeignant l'époque actuelle ne manquent pas non plus. Les décors, les costumes changent, les acteurs pas toujours. Invariablement la même lumière de bocal, la même caméra qui filme tout également, les mêmes répliques qui sonnent faux et résonnent sur les murs en formica des studios fraîchement meublés comme dans un appartement neuf. Séries sur la vie de bureau, pour que les jeunes cadres se sentent naturellement encore au travail en rentrant chez eux et en allumant la TV. N'est-ce pas le moins que l'on puisse faire pour leur petit confort ?

(1) Par "son histoire", il faut entendre aussi sa culture. La production récente d'une série (diffusée cet été) reprenant le fameux roman Le rêve du pavillon rouge, qui avait déjà fait l'objet d'une adaptation pour le petit écran à la fin des années 80, est un exemple parmi d'autres (on pourrait aussi citer la pièce de théâtre La Maison de Thé) de l'actuelle adaptation à la chaîne des anciens chefs d'œuvre littéraires. Le grand luxe semble avoir présidé à l'élaboration de la nouvelle série qui conte pourtant la grandeur et surtout la décadence d'une riche famille d'aristocrates chinois de la dynastie Qing. Il paraît donc assez douteux que les producteurs aient vu là principalement un potentiel de surenchère, en mettre plein la vue aux téléspectateurs avec force reproduction de parures et d'accessoires. C'est le même genre de constat, d'une forme qui se prête assez mal au fond abordé, que l'on pourrait faire à propos du blockbuster huppé Confucius (Hu Mei, 2010) racontant la vie humble et chahutée du philosophe chinois. Notons au passage cette anecdote à propos du film que, quand partout ailleurs dans le monde Avatar occupait massivement les écrans de cinéma empêchant parfois la diffusion de certains films qui sortaient au même moment dans les salles, la sortie de Confucius provoqua une décision des autorités gouvernementales chinoises de chasser le film étatsunien des salles en 2D pour le remplacer par la superproduction de Hu Mei, faisant du culte pour Avatar un culte en 3D, et celui pour Confucius un culte en 2D. Les voies de l'économie sont décidément impénétrables..

(2) Référence au fameux texte du critique à propos d'Uranus de Claude Berri. L'intégralité de ce texte est consultable sur le blog des Spectres du cinéma*.

(3) Pour une mise en perspective récente de l'œuvre et la vie de Bertolt Brecht, on pourra lire L'Œil de l'histoire. 1 : Quand les images prennent position de Georges Didi-Huberman.

(4) D'autres séries télé chinoises, non historiques, se veulent clairement des ersatz de célèbres séries d'action ou policières étatsuniennes.

(5) Afin de mesurer, dans le même temps, l'envergure et la stupide vacuité des intentions réalistes affichées par les auteurs de The Pacific, la récente série de Spielberg et Hanks, on peut consulter ce lien très instructif*.

Illustration : Liu Siqi sur le plateau d'Aying, l'une des prochaines séries diffusées par CCTV. Il y joue l'un des fils de Mao qui donne son nom à la série.

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