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Zapping à Shanghai blues



Fin de journée, fatigué, étendu sur le lit dans une chambre d'hôtel lambda. Abonné à l'endroit, je ne fais même plus attention au cadre qui m'entoure et force la description. Les voisins se chargent de l'ambiance sonore ; un couple s'engueule, un bébé n'en finit pas de pleurer, une télé crache ses décibels, une fille jouie longuement mais avec peu de naturel… autour de moi murs orange, mobilier vert, décoration sommaire. Et une touche de noir : un bel écran plat dans un coin, face au lit, fait tâche avec le standing de l'hôtel.

Quand on n'a rien d'autre à faire, qu'on ne peut et ne veut rien faire, la télé est toujours là pour subvenir à nos besoins minimaux. La gentille prend soin des aliénés. Zappette à la main, je passe en revue les différentes chaînes de l'énorme réseau télévisé shanghaien. Pour tout dire, le cerveau plutôt disponible. Tiens, il pleut des cordes sur l'Emirates Stadium, en revanche le score est au beau fixe. Je zappe, presque blasé du foot anglais… Tous les week-ends on a le droit à quelques matchs de championnat triés sur le volet.

Zapper, quelle bonne idée !

Tac, voilà l'œil littéralement accroché. Par quoi ? Peu d'indices mais une certitude, un film d'action hongkongais de la première moitié des années 90. Je lâche la télécommande sur le drap blanc et suis le film en cours. Moins par certitude d'avoir affaire à un bon film, que par une certaine mélancolie pour les productions de l'époque que je regardais ado en VHS avec les copains. Je retrouve soudain ces copies au grain un peu daté, avec des imperfections dues probablement aux pellicules de moyenne qualité utilisées. Me frappent ces mouvements de caméra secs, ce montage serré, ces angles de prise de vue incongrus, ces longues focales et ces quelques notes d'harmonica répétitives et un peu tristes qui sont autant de griffes des productions HK de cette période.

Tous ces éléments, je ne les savais pas du tout ancrés aussi profondément en moi. Et pourtant, un sentiment lointain attisé par quelques images vient de me souffler cette réalité. Tout au plus les pensais-je liés à un ou deux films en particulier vus et revus. Mais ici il s'agit bien d'un film qui m'était totalement inconnu jusqu'alors. Black Cat, c'est le nom du film, d'un certain Stephen Shin. Je ne saurais vraiment dire si mon émotion est le seul fait du film, du moins des éléments qui le composent, ou si celle-ci résulte du souvenir d'une donnée plus vaste de ma mémoire englobant le cadre libre et juvénile dans lequel je découvris ces éléments totalement novateurs. Quelques rencontres, et la plus grande visibilité générale du cinéma asiatique (et en particulier du cinéma hongkongais) au milieu des années 90, marquaient la chute d'un impérialisme étatsunien à bout de souffle dans ma cinéphilie.

En plein travail de "deuil" amoureux, le cinéma m'accompagne actuellement, plus intensément que jamais. Nous partageons la route dans un inconfort réconfortant, avec le sentiment d'un peu mieux se connaître après tout le temps passé ensemble. Autour d'un feu lumineux, nous faisons vivre et revenir nos fantômes, partageons la tristesse et la douceur de leurs reflets qui renaissent et nous hantent. Le cinéma n'est que souvenirs et je suis comme lui. Il faut le suivre, je ne peux pas le suivre, il va donc me suivre.

PS : Black Cat est en fait un remake du film de Luc Besson Nikita. Je réalise à cette occasion que le racisme (en particulier à l'égard des asiatiques) notoire des productions Besson est calqué sur le sentiment anti-occidental de bon nombre de films d'action hongkongais des années 80, 90 dans lesquels les occidentaux sont régulièrement des "méchants". C'est en particulier le cas dans Black Cat. Si cette tendance caricaturale peut s'expliquer dans ces films par un résidu d'idéologie anti-impérialiste (quand même largement teinté de fascination), la xénophobie des produits Besson ne peut reposer, elle, sur rien de tel.

Illustrations : Black Cat (à l'hôtel), Restless (GVS)

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