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Combats de Kechiche



Intéressant de regarder le premier film de Kechiche après avoir vu tous les suivants. L'occasion de constater qu'en dix ans, le cinéaste a pas mal changé.

La faute à Voltaire (2001), qu'Ostria qualifiait avec réserve de "sympatoche" et d'"angélique" dans L'Huma à l'époque de sa sortie, est, effectivement un film qui dépeint le pays de Voltaire de façon plutôt bienveillante. Excepté le final (et encore, pourrait-on encore penser, celui-ci ne semble pas vraiment porter d'accusation, juste enregistrer le déroulement légal d'une procédure qui pendait au nez de Jallel depuis le début du film), qui détruit en quelques secondes ce qu'a construit Jallel, qui le renvoie illico dans son pays au moment le plus inattendu, c'est le calme plat. Les français sont bien intentionnés, les structures d'état compréhensives, à l'écoute, voire laxistes. Jallel joue d'ailleurs de cela en début de film pour se faire accepter des autorités et tenter d'obtenir des papiers.

Grande différence de ton, donc, avec les films suivants puisque La graine et le mulet et Vénus noire dépeignent longuement une France enlisée profondément dans le racisme et les préjugés. La fin du premier film parait refléter directement l'actualité décrite dans le second qui se déroule pourtant au XIXème siècle. Ou plutôt le second recherche les racines de la "corruption" décrite dans le premier. Kechiche est intéressant pour cela qu'il n'occulte jamais la culture ("essentielle" comme dit la réaction) du pays où il filme, au contraire il l'ausculte avec acuité, tente des greffes... Il emprunte aux Lumières l'état d'esprit de La faute à Voltaire. Mais sans "naïveté", contrairement à ce qu'affirme Ostria. Le premier dialogue entre les demandeurs d'asile témoigne d'emblée du fait qu'il va d'abord s'agir de donner une douce leçon d'"humanité" à un pays qui en manque cruellement et qui s'en gargarise pourtant comme un coq.

Ce désir (qui n'est pas non plus un déni) va, au fur et à mesure des films, se transformer violemment, au rythme de la violence excluant rencontrée par les différents personnages de ceux-ci. Disons que le film charnière est L'esquive, et la courte scène avec la police (malgré l'échec final de Krimo, l'école reste une institution relativement "protégée", d'ailleurs c'est la même actrice - Carole Franck - qui joue la responsable du centre d'accueil de La faute à Voltaire et la prof de français dans L'esquive). La police, ici, est clairement montrée violente et en plein abus de pouvoir lors d'une interpellation quelconque en banlieue. Après L'esquive, la laideur tapie dans les consciences fait frontalement surface, se répand comme une tache d'huile dans les strates de la société et des institutions, et les spectateurs (avec les personnages) se retrouvent aux prises avec celle-ci.

Ce retournement dans l'œuvre s'opère alors même que Kechiche connaît un succès triomphal avec ses films, y compris chez les "professionnels de la profession" (nombreux Césars pour L'esquive en 2005, puis pour La graine et le mulet en 2008) comme si sa virulence était proportionnelle à ce succès. En attendant la suite, il semble bien que le cinéaste soit dans une dynamique d'auto-destruction d'un capital sympathie qui lui est un peu trop unanimement décerné. Qu'il recherche ardemment et méticuleusement la contradiction pour faire éclater un dissensus politique autour de lui.

Ce qui est évoqué précédemment fait de Kechiche un cinéaste intéressant, à suivre, mais pas nécessaire un grand metteur en scène. Toutefois, une séquence de La faute à Voltaire a particulièrement attiré mon attention sur le plan de la réalisation.

C'est un passage qui se joue dans la rue. Jallel est au centre, assis, avec à sa gauche un marchand de fleurs à la sauvette, puis à sa droite Lucie. La séquence commence sur le marchand de fleurs qui raconte son parcours à Jallel ; son histoire, comment il en est arrivé à vendre des fleurs dans la rue, les contacts, Rungis, la débrouille. Autrement dit, le documentaire. Jallel l'écoute attentivement, nous aussi. Quelques instants après, vient subrepticement se glisser, aux côtés de Jallel, demoiselle fiction. Autrement dit Lucie, personnage qui restera sans passé, nymphomane (d'ailleurs, elle vient voir Jallel pour lui dire qu'elle ne peut plus tenir, il faut qu'elle baise), c'est tout ce que l'on sait. Jallel, comme le cinéaste, est pris entre ces deux possibles qui s'offrent à lui. Le mouvement latéral de la caméra qui va des uns aux autres semble capter, dans la première œuvre, l'hésitation du cinéaste dans l'orientation qu'il doit donner à son cinéma. Le mouvement est lent, posé, il ne s'agit pas encore de ces mouvements de caméras heurtés et "à l'arrachée" des derniers films.

Au bout de quelques minutes, finalement délaissé par Jellal qui tourne (presque contraint) son attention vers Lucie, le vendeur s'éclipse. Il laisse la place au couple et à la fiction harcelante qui doit absolument reprendre son cours. Manière de constater que Kechiche est sans doute un cinéaste avant tout travaillé par l'écriture fictionnelle (avec une arrière pensée documentaire). C'est normal, il est scénariste de ses films.



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