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LE MONDE ET LA MAISON (DE L'ETRE)


LA PORTE SOUS LA CLEF DE L'ART



Doug Pray, un élève qui connaît trop bien sa leçon



Rencontrer les films documentaires de Doug Pray après avoir crapahuté plusieurs mois avec Werner Herzog est douloureux, tant le premier n'a pas l'envergure du second. C'est un peu comme si, naviguant au cœur du réel, on quittait la trace du trappeur pour confortablement rejoindre le groupe de touristes.

De Doug Pray, j'avais encore en tête le très bon souvenir de Scratch (2001), documentaire en immersion dans le monde du turntabilism, avant de découvrir deux autres de ses films plus récents : Infamy (2005) sur les graffiti artists, et Art & Copy (2009) gravitant dans le milieu américain de la publicité et du marketing. Pourtant peu convaincu par ces deux autres films regardés, je décidais quand même de pousser jusqu'à Surfwise (2008), qui raconte la vie d'une grande famille de surfeurs malgré eux, et enfin, en dernière étape, jusqu'à Big Red (2008), qui nous plonge dans le monde des routiers états-uniens.

Voici quelques notes qui dessinent sans trop de danger les contours d'une œuvre étriquée et lisse, de produits visiblement profilés et calibrés pour la télévision. Sans doute n'est-ce d'ailleurs pas un hasard si seul Scratch a atterri en salles en France, à l'époque de sa sortie…

Infamy

Pour réaliser Infamy, Doug Pray se trouve face au même problème que Banksy pour réaliser Exit Through The Gift Shop. On se souvient du non-film de Banksy, le film dans le film réalisé par son double pathétique : Thierry Guetta. Ce film, moqué par Banksy lui-même, et dont nous ne voyons qu'un court extrait, paraît être un énorme film-montage épileptique de performances de street artists. Banksy semblait nous dire que la grande productivité de ces artistes, la prolifération des traces qu'ils laissent dans le réel et qui sont pour la plupart aussi nombreuses qu'éphémères, dépassait largement le cinéma. Celui-ci n'a que peu de prise sur un tel phénomène tant il ne peut que très partiellement rendre compte de ce qu'on a tout lieu d'appeler une non-œuvre. Penser pouvoir tout enregistrer avec sa caméra est, en somme, une mission impossible, aussi absurde que celle que s'est fixé ce type qui arpente les rues dans Infamy, croyant pouvoir nettoyer tous les tags de sa ville.

Même si aujourd'hui, comme nous le montre un peu trop complaisamment le film, la "création" de graffitis est largement passée du côté des galeries d'art, des musées, du marketing, l'immense majorité de l'histoire anonyme de cet art de rue, ancienne ou contemporaine, est perdue à jamais et ne saurait être sauvée par le cinéma. Le montage n'en peut mais. Quelques beaux passages d'Infamy rendent bien compte de ce vertige des vestiges : entre autre cette scène où un type regarde passer les trains de marchandise et reconnaît, parmi des dizaines d'autres, ses tags qui ont peut-être déjà fait le tour du continent. Le lien effectué entre tags et graffitis en milieu de film est plutôt bien senti, les premiers étant décrits comme les ombres des seconds. Ils représentent la part la plus impure du street art, et sans doute la plus rebelle (dans son mode opératoire comme dans l'ampleur du phénomène) à la capture cinématographique.

Vers la fin du film se produit donc un basculement, les anciens rebelles prennent du recul en devenant des icônes culturelles (l'idée d'héritage est évoquée) : les graffitis se retrouvent au musée, ou dans le style vestimentaire… Surfwise fonctionne grosso modo sur ce même modèle un brin exaspérant. Après quarante minutes passées à évoquer la vie "sauvage" et frondeuse de la famille Paskowitz, le caractère indomptable et libre se rabat sans sourciller sur une autre entreprise, la création d'un camp de surfeurs où travaille encore aujourd'hui une partie de la famille.

A côté du salut par la libre entreprise (et de son corollaire : le fort esprit de compétition dans les milieux visités), un autre thème, lui aussi très "américain", revient fréquemment et de façon assez exaspérante dans les films de Doug Pray. C'est celui de la transmission entre générations. Pray recherche systématiquement à mettre en avant les liens de ses protagonistes avec leur passé, leur famille. Il faut toujours trouver, chez un père absent, un père oppressant, des parents ouverts d'esprit, l'origine des caractères des individus auxquels on s'attache. Cette corde psychologique est grossière, c'est celle du mauvais reportage, mais elle fonctionne quasiment à tous les coups.

Il est dommage que Pray se livre à de telles méthodes systématiques car, à côté de cela, il y a tout de même quelque chose de séduisant dans la manière dont il parvient parfois à mettre en scène la solitude, la rêverie des artistes, et aussi leur point de vacillement (voir les passages avec DJ Shadow dans Scratch, par exemple).

Art & Copy

Doug Pray ne s'"attaque" pas ingénument au monde du marketing et de la pub. Il a lui-même produit de nombreux spots publicitaires, il fait donc partie intégrante de ce milieu-là. Autant dire, et il ne s'en cache pas vraiment, qu'il signe un film hommage à ses modèles qui sera intégralement tourné vers son admiration pour l'"art serving capitalism". Pray se promène donc très à son aise, trop même pour ne pas paraître suspect, dans ce milieu de créateurs qui prêche (souvent à coup de slogans qui n'ont rien à envier à ceux des réclames elles-mêmes) à qui veut l'entendre qu'"everything is an ad".

La construction du film est curieuse et foncièrement roublarde : on commence avec un ouvrier dont le travail (de père en fils, évidemment) consiste à poser des affiches sur les panneaux publicitaires de la ville et on termine avec lui, chez lui, avec sa famille en train de regarder la TV et internet. Entre les deux, place à la parole des génies qui égayent et colorent ses journées passées à coller des affiches. Juste avant la fin, on le verra travailler tandis qu'en voix-off l'un des intervenants du film vante le capitalisme contre le communisme gris qui n'offre qu'un unique choix de produits, et bride ainsi le job et la créativité des publicitaires. En gros : tout le monde est content.

A y regarder de plus près, la construction est souvent manipulatrice chez Pray, mais dans le mauvais sens du terme (même si c'est une tendance ultra minoritaire du travail d'Herzog, on pense tout de même ici à son Handicapped Future), c'est-à-dire qu'elle sert à manipuler l'émotion des spectateurs tout en agissant idéologiquement. On apprend dans Art & Copy qu'une mauvaise publicité est une pub qui prend les spectateurs pour des idiots. On pourrait sans doute faire le même type de remarque concernant le documentaire, et les films de Pray n'en sortiraient vraisemblablement pas grandis. On a pu croire Doug Pray plutôt bon pédagogue (au moins avec Scratch), c'est surtout un publicitaire qui ne s'ignore pas. Rien d'étonnant donc à ce qu'il s'intéresse (de manière intéressée) à ce milieu-là dans Art & Copy. En fait, rien ne le passionne plus ici que de renvoyer l'ascenseur à ceux qui lui font gagner son pain.

Mais plus que des produits, ou de l'art, Pray vend dans ses documentaires aussi consensuels que possible, des tranches de vie. Il vend un mode de vie typiquement américain où chacun fait son job, chacun est hanté par son passé, chacun a son camion à son image (Big Red), chacun à sa place. Surfwise, par exemple, ne semble finalement pas être autre chose qu'une longue réclame en images animées du livre de remèdes du père Paskowitz (1) qui va bientôt sortir dans le commerce, comme nous l'annonce un encart final. Et Art & Copy, avec toutes ses sentences de publicitaires jamais contredites, voire soutenues complaisamment, n'a d'autre objectif que de nous vendre une société capitaliste (pour tous) dans laquelle il revient à chacun de tirer son épingle du jeu.

Notes complémentaires

Sur la forme : Il n'y a pas de plan, les films de Doug Pray sont comme des mosaïques d'images sans profondeur. Les cadres sont approximatifs. Format (de commande ?) systématique d'une heure et demie. Problème de celui qui trop embrasse mal étreint (sujets généralement trop monumentaux pour le temps qu'il s'est fixé ou qu'on lui a imposé). Structure dramatique qui vire à la facilité : découverte émerveillée - négatif sous la belle apparence - retour au rêve (exemples de Surfwise : le destin merveilleux de cette famille - mais sous le rêve plane le cauchemar et les déchirements - mais finalement tout le monde se rabiboche ; et Infamy : puissance de ces artistes hors la loi - mais ils entrent dans le système en renonçant à leur liberté - mais finalement pour le film ils retournent une dernière fois à leurs premiers amours).

(1) Le film n'en parle pas explicitement, mentionnant toutefois avec complaisance le pacifisme pourtant un peu louche de Paskowitz, mais l'initiative "Surfing For Peace" * proposée par le Docteur de distribuer des surfs dans la bande de Gaza en 2007 est l'exemple type d'hypocrisie "apolitique" humaniste entrant en corrélation avec le point de vue mou des films de Doug Pray.

Illustration : Mur de Berlin, Février 2010.

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