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TEXTES LIÉS


L'ESPACE CINÉMATOGRAPHIQUE


LE MONDE ET LA MAISON (DE L'ETRE)







Echos aus einem düsteren Reich (1990)
L'imaginaire dans les pinces du réel

Encore un film en pleine actualité : nous avons là le récit du règne aberrant (mais soutenu par les puissances occidentales, en particulier la France) et de la chute de Bokassa. Toutes ces images, ces témoignages, rappellent inévitablement les règnes et chutes récents de dictateurs dans les pays arabes (d'ailleurs Bokassa avait des relations étroites avec Kadhafi lorsqu'il était au pouvoir). L'une des filles de Bokassa compare justement sa vie et celle de son père à la fiction d'un roman ou d'un film. Michael Goldsmith (journaliste impliqué dans cette histoire, qui joue le rôle de l'enquêteur dans le film d'Herzog) lui répond, suivant Herzog, que c'est justement cela qui est intéressant. La victime (Goldsmith) part à la recherche de son bourreau (Bokassa et ses hommes de main), avec pour point de départ sa propre histoire bien sûr, mais également l'histoire officielle et les on-dit, avec l'intention quelque peu naïve d'en dégager le vrai du faux.

Comme dans Little Dieter Needs to Fly (texte sur cet autre film à suivre), Herzog s'attache à faire endosser à la forme documentaire (il use d'ailleurs des mêmes procédés que dans Little Dieter : images d'archive, reconstitution sur place, témoignages, etc) un contenu qui ne cesse d'appeler la fiction. Est-ce par paresse, par préférence, qu'Herzog ne transforme pas toujours en scénario de films (l'exercice du biopic est taillé sur mesure pour lui) l'épaisseur romanesque de ses sujets ? Difficile à dire. En tout les cas, il en résulte un travail impur, certes toujours proche des conditions de son tournage (comme le regrettait Daney à propos des grandes fictions herzogiennes aventurières avec Kinski) qui, entre les éléments qu'il rassemble, laisse libre cours à l'expérimentation et à la sidération. L'une des choses que l'on peut reprocher à son récent film Into the Abyss est la disparition d'images associées au langage qui les porte possiblement en son sein, remplacées par une vulgaire partition réglée comme du papier à musique (encore faudrait-il se poser la question de savoir si n'importe quel sujet doit/peut se prêter à cette manière de travailler. Par exemple, Herzog s'est-il lui-même posé la question de savoir si les propos du condamné à mort et des autres personnes interviewées étaient susceptibles d'accoucher de telles images ?).

La "structure" qui régit nombre des films du cinéaste est celle du rêve. Echos aus einem düsteren Reich commence par les images saisissantes d'une prolifération de crabes rouges sur l'île Christmas. Cette vision accompagne le récit d'un rêve de Goldsmith que lit Herzog. Le fait que le cinéaste utilise ici des images d'archive référentielles, plutôt qu'une espèce de reconstitution laborieuse de l'ordre de l'imagerie enregistrée pour le film, crée le décalage permettant de donner vraiment au rêve écrit son envol. L'envol imaginaire est ici possible parce que fermement ancré dans le réel - il repose sur cette contradiction. C'est vraisemblablement pour cette raison qu'Herzog refuse catégoriquement d'être catalogué comme "cinéaste rêveur", parce que pour lui l'imagination humaine toujours trop étriquée (d'où l'absurde, le ridicule, la grande menace aussi) ne parviendra jamais à épuiser totalement les ressources infinies du réel, l'une et les autres se nourrissant, s'illustrant et s'étonnant plutôt mutuellement (dans le meilleur des cas). Comme dans le rêve de Goldsmith à la fois narré et imagé par Herzog, le réel brut adhère toujours à l'imagination, la redouble en puissance. Et quoi de plus censé que ces images de crabes proliférants à perte de vue (d'ailleurs reprises par Herzog dans un autre de ses films en 2001 : Invincible) pour signifier cette emprise tenace et définitive du réel sur l'imaginaire ?

Mais il existe bien plus d'un type de rêverie au cœur des films d'Herzog. Celle que nous venons d'évoquer étant une rêverie de type "identifiable comme telle". Mais dans Echos aus einem düsteren Reich, comme dans beaucoup d'autres de ses films, il y a aussi une rêverie inhérente (errante) au film, qui est le fait du cinéaste-monteur, de type "indiscernable" (choix de lieux de tournage incongrus, jeux sur le langage, histoires abracadabrantes, images inattendues, musiques, etc). C'est avant tout cette légèreté-là, prise à l'égard du sensible et souvent décriée, qui séduit chez Herzog. C'est aussi celle qu'il revendique en premier lieu au travers de sa vocation de poète des images. Echos aus einem düsteren Reich, c'est le mauvais rêve, c'est également la mauvaise fascination (les images surréalistes du sacre rutilant de Bokassa en 77). Ces images font face à celles que l'on devine de Goldsmith dans sa geôle, noyé dans l'obscurité. C'est finalement ce face-à-face qu'orchestre le film : moins la mise en scène du pardon au bourreau, de la réparation psychologique de la victime, que l'apparition de quelques "images" qui assemblées et projetées donnent un (nouvel) éclairage aux jours où Goldsmith était emprisonné et torturé dans sa caverne.

La coupe est pleine pour le journaliste lorsqu'un singe encagé de l'ancien zoo du dictateur centrafricain se met à fumer comme on le lui a appris. Il est le symbole d'une frontière entre humains et animaux scandaleusement franchie, signe que pour Bokassa et ses sbires, l'homme peut se substituer à l'animal, et l'animal à l'homme (thème que l'on retrouve dans d'autres films d'Herzog). Il est tout naturel alors que Goldsmith, caché derrière son apparente décontraction tout au long de son enquête (visible notamment à sa manière de rire systématiquement un peu nerveusement des pire exactions de Bokassa son ex-tortionnaire et séquestreur), se montre usé, qu'il demande à Herzog d'en finir et d'arrêter de tourner. Goldsmith est définitivement las de ce sombre monde façonné par Bokassa, de cette mise en scène du réel qui s'accorde trop bien aux désirs les plus saugrenus et malsains du dictateur.

JM

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