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CINDY LOU


LA MORT BLANCHE



Point limite



La maison d'édition Carlotta nous propose de découvrir ou redécouvrir Whirlpool ainsi que Where The Sidewalk Ends, deux des trois films noirs d'Otto Preminger réalisés à la Fox avec la vedette Gene Tierney. Quant à la troisième pièce maîtresse du triptyque : Laura, elle est logiquement disponible dans la collection DVD des classiques de la 20th Century Fox. Trois films réunis sous le signe de ce que l'on pourrait appeler un "principe de l'auteur/actrice". Ou comment un auteur tel que Preminger, en enroulant ses films autour d'une actrice fétiche (ici Gene Tierney), parvint à faire triompher sans passage en force, ses talents de metteur en scène.

Gene Tierney n'était pas seulement adorablement belle, elle fut aussi une comédienne tout à fait exceptionnelle. Cette banalité constitue sans aucun doute le pivot de Laura, où se cristallisent beauté figée (le portrait peint dont s'éprend Dana Andrews) et force émotionnelle dégagée par les gestes et expressions de l'actrice. Combinaison fatale, qui foudroie le cœur du policier chargé d'enquêter sur sa disparition.

Mais boudons Laura et revenons aux deux films qu'il nous est désormais possible de visiter à merci, à portée de main grâce au DVD. Si ce support autorise la visite guidée, celle-ci ne sera intéressante que dans le cas de Where The Sidewalk Ends. En effet, Jean Douchet nous propose une de ses analyses quand Patrick Brion pioche trois anecdotes sans grand intérêt dans les fonds de son tiroir pour introduire Whirlpool. Si le personnage du détective joué par Dana Andrews dans Where The Sidewalk Ends paraît plus complexe que celui tenu par Gene Tierney (Morgan Taylor), l'énoncé de Jean Douchet nous dit cependant la grande importance de ce personnage féminin dans le comportement du détective tout au long du film. C'est parce qu'il ne peut supporter le vilain tour qu'il joue à Tierney, profitant odieusement de son innocence et de son déséquilibre suscité par la disparition de son ami, que Dixon choisit en dernier recours le droit chemin contre celui de la crapulerie qui lui tend les bras. L'analyse filmique fait par ailleurs naître un secret bien caché sous le lien nouveau qui unit subitement Dixon et Morgan lorsque se clos la scène sur un baiser. Preminger offre aux spectateurs le visage embué de larmes de Gene Tierney qui attise la culpabilité de Dana Andrews et que lui-même se refuse à voir (refus accentué par un savant raccord décrypté par Jean Douchet dans son étude). Il nous piège dans un de ses plans émotionnels forts. Il nous transperce dans le même temps, comme souvent, du désespoir latent du personnage féminin et, ici, de la culpabilité du personnage masculin.

Hypnotisés, sujets aux évanouissements, montrés apeurés en des situations éprouvantes, les rôles féminins reflètent par la grâce d'une mise en scène appropriée le cœur vibrant du film et en constituent bien souvent son acmé. Il en est ainsi dans Where The Sidewalk Ends mais les scènes suggérant cette tendance dans l'œuvre de Preminger sont nombreuses, et pas uniquement dans ses films noirs.

Dans River of No Return, la fameuse rivière et ses rapides auront les nerfs de Marilyn Monroe (la légende veut que Monroe, elle, ait eu les nerfs du réalisateur !). Marilyn, au centre d'un plan fixe qui filme les occupants du radeau fou faussement ballottés par les eaux, debout en retrait par rapport à Robert Mitchum et son fils, fait cette remarque admirable : "One thing about this. The longer you last, the less you care." Quelques secondes après elle s'écroule, exténuée, la caméra accompagnant sa chute dans un léger mouvement descendant. Le réalisateur en fait un moment d'une rare intensité. Il transforme (simplement par son approche des scènes précédentes, ici réside la force du cinéma de Preminger !) le radeau et ses passagers en un monde. La chute de Monroe et sa déclaration définitive conduisent le spectateur à s'interroger sur la complexité d'en faire partie, d'évoluer en son sein. Quintessence d'un style comme le stipule Tag Gallagher : "On trouve dans le meilleur de Preminger une sensation du monde, de ce que c'est que d'y appartenir [..]" (Cahiers du Cinema N°552).

De même dans Whirlpool, chaque fois qu'est révélée à l'écran la fragilité de l'héroïne Ann Sutton, un pic émotionnel est atteint. Quand Gene Tierney s'évanouit au début du film, prise en flagrant délit de vol, ceux qui l'entourent pensent tous comme l'une des vendeuses du magasin : "She probably just faking". Son réveil instantané à ces quelques mots pourrait effectivement privilégier l'hypothèse d'une supercherie de la part de la kleptomane. Pourtant, un instant plus tard, le sursaut et le regard effrayé de l'actrice alors que le directeur du magasin tend d'un coup sous son nez la broche qu'elle a dérobée sont révélateurs d'une profonde confusion dans l'esprit de celle-ci. Le docteur manipulateur sera témoin de cette scène qui révèle la fragilité d'Ann à l'occasion de cette situation délicate dans laquelle elle s'est elle-même mise. En effet, Korvo, que l'on voit arriver de loin grâce à un léger mouvement de recul de la caméra favorisant la profondeur de champ, entre à ce moment précis dans la pièce. Il saisit immédiatement le pouvoir qu'il peut exercer sur Ann sans forcément savoir encore ce qu'il peut gagner à en user. Le génie très cinématographique du jeu de Gene Tierney, je veux dire ce visage mobile qu'elle possède, capable en quelques instants d'exprimer tout et son contraire avec une remarquable économie d'expressions, sans surjouer, semble mis en exergue intentionnellement dans les premières scènes du film. Ceci avant que le Dr Korvo ne fasse de ce visage extrêmement mobile un masque figé - Le Docteur Korvo est visiblement amateur de masques indigènes comme le suggère sa collection privée suspendue aux murs de son bureau.

Cette scène où le docteur hypnotise Ann est tout à fait révélatrice de l'intensité que le réalisateur est prêt à insuffler dans ces plans où une femme perd tous ses moyens. Elle se passe lors d'une soirée mondaine. Au début, musique d'ambiance et discussions futiles s'enchevêtrent, formant un magma sonore saturé. Puis, alors que le docteur mal intentionné a isolé Ann dans une pièce à l'écart, la musique s'atténue progressivement. N'est plus perceptible que la voix de Korvo, outil avec lequel il hypnotise Ann. Enfin un silence total règne durant quelques secondes. Preminger filme alors le visage de Tierney inerte et tombant vers l'avant tandis que son esprit bascule dans l'inconscience en plan très rapproché. Le metteur en scène semble alors triompher, parvenu à épuiser le jeu de son actrice qui mettra le reste du film à s'en remettre ("I don't know. I don't know what happened. I can't remember anything"). De même, la voix de l'actrice suit en toutes actions les modulations de son visage. Tantôt si douce, tantôt riante, tantôt tranchante comme un couperet… Jusqu'à ce moment crucial où elle se trouve plongée dans son sommeil hypnotique, sa voix devient alors blanche, le champ extraordinaire de ses performances d'un coup réduit à néant. Ne lui restera plus, dans la suite, que l'hystérie.

La parole du docteur refait son apparition et enfin la musique lorsque, tel un automate, Ann va fermer la porte répondant à l'ordre formulé par Korvo. Mais c'est avant tout en son for intérieur que la femme a fermé la porte, l'esprit désormais verrouillé par une insupportable triple soumission : à l'égard de son mari, du docteur escroc et de ses pulsions intérieures. Triplement soumise et plus tard triplement coupable aux yeux de son mari. Coupable de meurtre, de kleptomanie et d'adultère. Voici, comme dans Laura et Where The Sidewalk Ends, l'actrice prise dans la nasse des apparences trompeuses.

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