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Drôles de truands



''Tous les mécréants de mélodrame, maudits, damnés, fatalement marqués d'un rictus qui court jusqu'aux oreilles, sont dans l'orthodoxie pure du rire... Le rire est satanique, il est donc profondément humain.'' Ch. Baudelaire

Un même rictus sur deux visages de criminels endurcis, l’un provenant du film noir américain de la fin des années 40, l’autre du film fantastique américain de la fin des années 80.

Il s'agit des personnages joués respectivement par Richard Widmark dans Kiss Of Death (Le Carrefour De La Mort) d'Henry Hathaway et par Jack Nicholson dans Batman de Tim Burton. Widmark, dont c'est un des tout premiers rôles, interprète le personnage de Tommy Udo, tueur déglingué prêt à précipiter dans les escaliers la mère tétraplégique d'un type qu'il doit éliminer. Nicholson, lui, est le diabolique Joker, anciennement Jack, gangster (élément de scénario non présent dans le comics dont est tiré le film) et ennemi juré de Batman depuis que celui-ci l'a fait tomber dans une cuve d'acide. De cet accident, Jack a hérité d'un nouveau visage de couleur blanche et dont la bouche reste figée dans la position d'un large sourire inquiétant.

Les tueurs aux méthodes excentriques et vicieuses, aux attitudes lunatiques, ne manquent pas dans les deux genres où s'inscrivent ces films. Il n'est pas rare non plus de voir, comme dans Batman et Kiss Of Death, les femmes faire les frais de ce genre de types caractériels (on se souvient de Lee Marvin défigurant Gloria Grahame dans The Big Heat suite à un accès de colère). Ce qui frappe chez ces deux personnages, c'est un trait de caractère commun qui est de perpétrer leurs forfaits (souvent d'une extrême violence) dans la "bonne humeur", voyant en ceux-ci quelque chose de comique, là où n'importe quel autre témoin n'éprouverait qu'un profond dégoût. L'amusement qu'ils semblent tous deux éprouver se lit sur les faciès des deux acteurs, dans ce méchant sourire fou accompagné d'un rire tonitruant toujours présent chez le Joker et apparaissant de façon impromptue chez Tommy Udo. Nul besoin de grand angle pour filmer ses personnages aux manières monstrueuses. Le dérèglement se lit plein cadre sur les visages en plan rapproché, sans qu'Hathaway ou Burton n'aient à ajouter d'effet supplémentaire de mise en scène. On peut sans peine faire se superposer le visage de Widmark avec celui, blanc comme un mime, propice aux projections, du Joker. Voir dans cette blancheur, non seulement le masque de Joker, personnage symbolique figurant sur les cartes de jeu (carte qui peut prendre la valeur que lui donne celui qui la possède), mais aussi la composante claire du noir et blanc, coloris standards des productions des années 40 dont fait partie Kiss Of Death. Allié à des cheveux verts, une bouche rouge vif et des vêtements bariolés, quarante ans après le film d'Hathaway, le sourire sadique de Tom Udo semble revenir hanter les salles de cinéma sous l'impulsion de la démarche moderniste de Tim Burton.

Ces deux "drôles de truands" ont, par ailleurs, un rapport ténu à l'art. Le Joker se considère ouvertement comme un artiste et ses actes insensés comme autant de témoignages de son œuvre accomplie. Quant à Udo, c'est un amateur de jazz qui n'apparaît pas donner une quelconque importance artistique à ses crimes. Widmark avoue à Victor Mature son goût prononcé pour le jazz dans un night-club où ils passent la soirée ensemble. Un orchestre joue une mélodie endiablée derrière lui, il se retourne et reprend le rythme en claquant des doigts tout en fredonnant. L'orchestre semble jouer en improvisation (déduction faite de l'absence de partition devant les musiciens), il n'est pas interdit d'effectuer là un rapprochement avec l'attitude du criminel qui sans arrêt agit instinctivement et laisse monter une tension continue dans ses échanges avec ceux qui l'entourent. Dans le même ordre d'idée, on pense à la scène, plus récente, dans le club de jazz du film Collateral (2004) et au dialogue qu'y prononce le tueur à gage joué par Tom Cruise. A ceci près que dans le film de Michael Mann, le tueur transforme sa culture musicale en simple quizz à destination de sa victime, bradant celle-ci par là même d'un coup de révolver. Revenons à notre Joker. Lui aussi se révèle être un féru de musique, celle-ci est même nécessaire à ses mises en scènes morbides comme dans la célèbre scène du Flugelheim Museum où il vandalise des peintures. Il se fait accompagner d'un morceau de Prince sortant des grosses enceintes d'une boom box qui le suit partout.

Le gimmick prononcé par le Joker à toute personne qu'il a l'intention d'assassiner ("Have you ever danced with the devil in the pale moonlight ?") est une invitation à la danse, à une valse mortelle dont le dernier mouvement est fatal : un baiser de mort.

Illustrations : Batman (Tim Burton), Kiss of Death (Henry Hathaway)

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