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TOPIC ALAIN CAVALIER SUR ALAIN CAVALIER


LA PORTE SOUS LA CLÉ DE L'ART


QUE FAIRE ? (DU DERRIÈRE)



Mieux que ce que vaut souvent Cavalier



Un film qui s'intéresse à la peinture, à quoi ça sert ? Au mieux à tenter de comprendre, analyser, nous faire voir différemment une œuvre peinte par les moyens du cinéma (ce que font Edvard Munch de P. Watkins ou Cézanne de Straub et Huillet), au pire à livrer aux spectateurs de l'esthétisme d'emprunt toujours déjà en retard sur la peinture (La Jeune Fille A La Perle de P. Webber, etc.). La question, et la réponse qui va avec, sont anciennes, Bazin avait déjà posé le cas sur la table dans les années 50. Qu'est-ce qui fait le charme du Pierre Bonnard, le bonheur de peindre (2005), le court film d'Alain Cavalier ? Un regard unique nous est offert, celui porté par le cinéaste avec sa petite caméra DV sur la peinture ainsi que l'environnement de l'artiste, et qu'il nous propose généreusement de partager avec lui. Alain Cavalier, généralement fort pesant dans le domaine de la fiction classique, n'est jamais plus intéressant et léger que lorsqu'il filme en numérique, avec ses propres remarques, questionnements, en guise de voix-off.

La première partie du film est consacrée au tableau Nu dans le bain fraîchement restauré pour une exposition parisienne. La caméra numérique filme la toile de très près, se déplace. Parfois pour appuyer le soliloque de Cavalier, parfois encore du simple fait de la fascination du réalisateur (il ne s'en cache surtout pas) pour ce tableau. Elle se promène, affleure le tableau, nous imprègne, nous enivre des formes et des couleurs recouvrées. Au regard et au pinceau obsessionnels du peintre qui sans cesse remet l'ouvrage sur le métier, Cavalier surimpressionne la caméra et le regard vagabonds du cinéaste-spectateur s'attardant sur les détails travaillés par Bonnard, qui sont autant de points de fixation pour l'oeil. Quand, sans crier gare, Cavalier fait quelques pas en arrière pour dévoiler Nu dans le bain dans son intégralité, enfin vu avec recul, la sensation éprouvée est alors absolument extraordinaire. Quelle sensation ? Une envie immédiate de retourner voir de plus près la toile peinte, une compréhension soudaine, violente, de l'admiration finalement lucide de Cavalier et des restaurateurs pour ce tableau. C'est que le cadre fixe du tableau, longtemps occulté par le cadre mobile de la caméra qui maintenait toujours certaines zones de la toile dans le hors champ, apparaît d'un coup. Il révèle ainsi les éléments globaux qui font toute la beauté de la peinture : son cadrage tiré au cordeau, et son admirable point de vue en légère plongée. Quelle sensation ! Bel hommage (qui utilise judicieusement l'outil cinéma) est rendu à la peinture de Bonnard. La littérature moderne, à l'âge du naturalisme puis de l'impressionnisme, s'est superbement inspirée des nouveaux gestes des peintres en les réinjectant de différentes façons dans l'écriture. Mais le fait est que le cinéma est, mieux que nul autre art, apte à faire ressentir à ses spectateurs les dimensions du rectangle peint. En effet, ainsi que Cavalier le sous-entend un peu plus loin, l'important pour un cinéaste comme pour un peintre, n'est-il pas de savoir définir un cadre ? Les nombreux rushs du film * confirment bien l'effort répété de Cavalier pour trouver le bon cadre (''Quand est-ce qu'on commence le plan et quand est-ce qu'on le coupe'', selon la définition de Godard) face à la peinture de Bonnard.

Plus tard, passés quelques plans décrivant l'intérieur de la maison de Bonnard dont la fameuse baignoire, Cavalier nous apprend qu'il a dormi une nuit dans la chambre du peintre. Sans s'expliquer, le cinéaste revient sur ses jugements antérieurs à la faveur de cette nuit passée dans le lit où mourut Bonnard, où il se teint les yeux encore ouverts, aux derniers jours de son existence. Dans ce lieu filmé (la maison de Bonnard), il n'y a jamais personne devant la caméra pour jouer le rôle du peintre. Il y a seulement Cavalier, derrière, qui tente désespérément de saisir des éléments dans le réel, de comprendre l'artiste qui vécut là, simplement, avec sa femme Marthe qui était aussi son modèle. Des bribes. D'où bribes d'images montrées, bribes de textes lues. Bribes de textes sur bribes d'images. Quelques minutes d'émerveillement encore lorsque Cavalier filme Le corsage rouge. Tandis que, proche de la toile, se déplace lentement la caméra qui paraît adopter le regard de la femme et un instant lui donner vie, s'avancent timidement, sonores, quelques pensées éparses qui traversèrent peut-être l'esprit de la femme lorsque Bonnard la peignit sur son tableau.

Alain Cavalier a vécu quelques jours chez le peintre et sa femme, aussi a-t-il habité sa peinture et se trouvant devant l'une d'elles représentant Marthe peut-il oser suggérer, selon la formule intense de Jean-Luc Godard :

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