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LA MEILLEURE DES POLICES


RETRAITE ?!



Résister



Le texte suivant a été proposé à la rédaction du Monde Diplomatique en avril 2017 (avant l'accession de François Ruffin à l'Assemblée nationale en tant que député) pour publication dans les pages du journal mais sa publication tel quel a été refusée fin juin (après l'accession de Ruffin à l'Assemblée).

L'an dernier, Merci Patron ! de François Ruffin a joué le rôle visible de symbole politique de gauche du cinéma français. Ce film a su cristalliser les passions politiques, de Frédéric Lordon qui s'enthousiasmait dans les pages du Monde Diplomatique pour un « film d'action directe » d'un genre nouveau *, aux « professionnels de la profession » des Césars qui le récompensaient meilleur documentaire, en passant par son impact réel sur le mouvement « Nuit debout » *. Pourtant, d'autres films français de cette même période ont également su réinventer, en sourdine et via des fictions, quelques axiomes primordiaux de la lutte politique comme la résistance à la loi du plus fort.

Rester vertical d'Alain Guiraudie et Le Fils de Joseph d'Eugène Green, deux films issus de la société de production Les Films du Losange, évoquent à leur manière l'esprit de résistance nécessaire à l'action politique contemporaine. Pour autant, cette résistance ne s'y expose pas frontalement, de manière ouvertement militante, mais en filigrane, au détour de rencontres et d'affinités. Il n'est jamais question de « la » politique dans ces films, mais plutôt « du » politique et d'une éthique du commun esthétiquement nimbés d'un halo d'imaginaire. S'esquissent, à travers les scénarios et leurs mises en scène par ceux-là mêmes qui les ont écrits, un désir de s'échapper de l'ordre social et économique dominant tout en tenant un « point de réel ».

Dans Rester vertical, Léo, jeune scénariste au point mort fasciné par les loups sauvages de la Lozère débarque dans la région et tisse des liens avec différents habitants locaux. Dans Le Fils de Joseph, Vincent, adolescent éduqué par sa mère seule, rejette son père dont il est parti à la recherche, et improvise avec sa mère et un nouveau père spirituel une petite communauté. L'imaginaire est biblique chez Green, tandis que Guiraudie fait appel à l'univers des contes pour enfants. Les deux se montrent non seulement scénaristes, mais aussi cinéastes, majeurs, étant donné l'attention toute particulière qu'ils accordent aux espaces et aux temps qui sont ceux des rencontres où s'effectue ces jonctions humaines, à travers les choix singuliers de montage (Guiraudie) ou de cadrage et de jeu d'acteurs (Green).

Comme dans de nombreux films de fiction valables dans lesquels se déploie une idée du politique, Rester vertical et Le Fils de Joseph nous offrent à voir la formation d'une communauté. Non pas la figure d'un sauveur qui, tel un Zorro politique, arrive pour mettre en scène quelque action symbolique frappante, mais un ensemble d'individualités qui se trouvent et se soudent au gré des rencontres et des hasards. L'agrégation s'opère avant tout sous le signe de principes et de choix éthiques qui conditionnent l'appartenance à la communauté. Pour reprendre la distinction faite ailleurs par Georges Didi-Huberman, il s'agit d'une « prise de position » commune, plutôt que d'une « prise de parti », ce qui convient somme toute assez bien pour décrire également des mobilisations politiques hétéroclites telles que celle de « Nuit debout ». Encore que chez Guiraudie - loin du manichéisme grotesque à la Amélie Poulain - le vieux grabataire ouvertement raciste et homophobe soit également sauvé in fine par la fiction et par Léo qui lui fera sauvagement l'amour sur du Pink Floyd au moment de passer de vie à trépas.

« Résistez ! », dit l'homme à l'âne au jeune Vincent à la fin du film de Green. Et, en effet, c'est bien dans un acte de résistance que l'adolescent s'engage en refusant le monde-simulacre mercantile, cynique et égoïste, de son père éditeur, préférant la dérive avec ceux qu'il a rassemblés autour de lui. Quant à Léo, à la fin du film de Guiraudie, il enjoint à son compagnon Jean-Louis de ne pas avoir peur et de « rester bien droit » face aux loups qui les entourent. Son refus d'une vie de couple morne, son insatisfaction devant l'exigence des producteurs de rédiger un scénario bâclé et commercial, en font un personnage maquisard qui préfère emprunter les chemins de traverse accompagné plutôt que de se laisser assujettir par les lois du marché et les normes sociales.

Aux humains assemblés, se joignent également des animaux qui tiennent un rôle aussi discret qu'essentiel. Ici, plutôt que le « veau d'or », un âne fidèle, « ami, qui rentre toujours à la maison ». Là, un troupeau de moutons et d'agneaux à protéger des loups qui gravitent à la périphérie du film, menaçants. Mais, nous l'avons dit, Léo se fera moins « berger des hommes » qu'expérimentateur, avec Jean-Louis, de l'attitude éthique et politiquement utile consistant à rester digne et debout en regardant la menace bien en face.

Ajoutons pour finir que le cinéma de gauche américain est actuellement animé par le même type de clivage. Face aux films militants, racoleur et égocentriques d'un Michael Moore (Where to Invade Next en 2016), se dessine à travers quelques films remarquables et plus discrets tels que Certain Women de Kelly Reichardt ou Loving de Jeff Nichols, un portrait de ce que devront être les discrètes et futures résistances quotidiennes à la banalisation du racisme et du sexisme propre au trumpisme...

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