De l'aura

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Messagepar _ » Dim 14 Déc 2014 22:33

http://www.scienezma.com/FSLC/qu_est_ce_que_l_aura.html

Scène surprenante, au milieu d'un film ("Night Moves") dont on a pas encore trop parlé ici, et dont il va falloir parler car c'est un des films récents les plus marquants : une femme de la communauté écolo qui lit l'aura des gens autour d'elle avec une "machine" qu'elle porte sur son dos (une grosse boîte en bois), et deux baguettes de bois qu'elle tient dans ses mains... La première personne à qui elle lit son aura, c'est un enfant et il semble le seul vraiment intéressé par son truc.

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Re: De l'aura

Messagepar casseur » Lun 15 Déc 2014 16:44

Et chez Godard, cette année également :

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casseur
 

Re: De l'aura

Messagepar casseur » Lun 15 Déc 2014 17:50

Je crois de plus en plus en ce que disait Renoir dans les années 60 à Rivette. Que la relation qu'on entretient avec certains artistes est une relation d'amitié. Bien sûr, aujourd'hui, avec la plus grande proximité des artistes due aux nouveaux médias de communication, on peut se sentir plus proche d'eux, mais je ne parle pas vraiment de cela évidemment. Il ne s'agit pas d'un copain, copain avec le spectateur (pour le ciné) à travers une campagne de promotion bien huilée, il ne s'agit pas non plus de couver ses copains cinéastes comme on place telle ou telle relation. De cette relation d'amitié, tout se joue, et doit se jouer, dans les oeuvres, à distance. Mais à une distance qui est également la plus grande proximité.

Amis lecteurs et contributeurs de scienezma, affirmons que nous avons aussi quelques cinéastes ami(e)s, et je ne crois pas me tromper en affirmant que Kelly Reichardt en fait partie, au même titre que Godard, Kawase, ou Tsai Ming Liang...

Ceci ne signifie absolument pas que tout est partagé, tout fait consensus, dans ce que nous trouvons dans les films de ces amis. En particulier le dernier film de Reichard doit être discuté, mais en ami.

Je voudrais tout d'abord remettre légèrement en question ce que j'ai lu à peu près partout du film, à savoir sa noirceur absolue. Bien sûr, ceci n'est pas complètement faux, le film est d'un pessimisme absolu, mais il me semble que Reichardt fait preuve d'une fort belle ironie dans le dernier plan de son film. Comme dans le bar où les 3 personnages prennent un café avant de faire sauter le barrage (nous voyons derrière eux un grand tableau d'un train entrant en gare), la cinéaste convoque un motif comique des débuts du cinéma : l'arroseur arrosé. Ici : le surveillé surveillant. Quoi de plus ironique et drôle que ce dernier plan où, quasiment malgré lui (on ne sait pas s'il entre dans le magasin pour se mettre à l'abri, pour se cacher de la police, pour piquer quelque chose ou réellement pour l'annonce d'emploi), Josh qui ne cesse de se sentir épié et surveillé (son associé le prévient au début que la paranoïa lui sera utile plus tard) devient un vendeur qui doit surveiller les clients dans le grand miroir rond du magasin ? Ce dernier plan est l'un des meilleurs du film, si l'on se permettait, on dirait que Reichardt ne pouvait pas terminer autrement. Josh est définitivement enfermé dans une double contrainte symbolisée par ce miroir circulaire, en même temps traqueur et traqué, rouage de la société de contrôle et élément traqué par celle-ci, et ce qui est le plus important, cette situation semble lui arriver comme par hasard. Ce dernier plan ironique qui se joue dans l'"oeil" du miroir, dit quelque chose d'en effet terrible (la société - de consommation, de contrôle - peut toujours devenir, in fine, le lieu ultime de repli de celui qui l'a combattue), de terriblement drôle.

J'ai lu que certains reprochaient à la cinéaste de s'en prendre à "la gauche américaine", c'est stupide et typique pour le coup des réactions automatiques d'une certaine "gauche" (américaine ou pas). Une gauche qui aime faire la morale à tout bout de champ, quitte à se trouver systématiquement en contradiction avec elle-même sans même l'entr'apercevoir. Qui reproche à ceux qui n'agissent pas contre le système de ne pas agir, et à ceux qui agissent avec emportement de mal se comporter (violence, etc.). Le point de vue de Reichardt est au-delà de ça, elle n'est pas là pour nous dire si c'est bien ou pas de faire sauter des barrages, bien ou pas de travailler dans une coopératives agricole, bien ou pas de tuer pour des idéaux, etc., elle observe, tente de fait la lumière dans la nuit des contradictions et du politique. Et cette nuit n'est pas rose, mais bien noire.
casseur
 

Re: De l'aura

Messagepar Chantal » Mar 16 Déc 2014 19:50

Je suis d'accord avec toi casseur, en particulier sur la question de l'amitié.

Moi, j'ai été très marquée par la forêt et les paysages en arrière-plan dans le film, il faudrait que je vous mette quelques photogrammes des plans fixes qui l'ont marqué mais je ne sais pas si cela donnerait une bonne impression de ce que j'ai ressenti. Ces arrière-plans d'une grande netteté ont quelque chose de profondément stoïque, voire menaçant ou indifférent. Plus encore que les trois "acteurs" de l'action dont les motivations restent opaques, la nature elle-même semble totalement étrangère au drame qui se joue en son sein, ''pour" elle.
Chantal
 

Re: De l'aura

Messagepar JM » Mer 17 Déc 2014 16:43

Beau texte, casseur.

J'ai lu que certains reprochaient à la cinéaste de s'en prendre à "la gauche américaine", c'est stupide et typique pour le coup des réactions automatiques d'une certaine "gauche" (américaine ou pas). Une gauche qui aime faire la morale à tout bout de champ, quitte à se trouver systématiquement en contradiction avec elle-même sans même l'entr'apercevoir. Qui reproche à ceux qui n'agissent pas contre le système de ne pas agir, et à ceux qui agissent avec emportement de mal se comporter (violence, etc.).


Ca me rappelle les commentaires moqueurs de Rancière il y a quelques années, lorsqu'il évoquait tiqqun et le comité invisible. Ce qu'il disait, c'était ni plus ni moins que ces gens-là font les gros malins et jouent les gros bras menaçants dans leurs textes, mais leur action se limite à planter des choux et des carottes ensemble dans une ferme perdue on ne sait où. Je ne sais pas pourquoi mais, lorsqu'il disait cela, je n'imaginais pas non plus que son désir était de voir ces personnes mener réellement des actions violentes contre le système en place. Le personnage de Josh est clivé, mais de par son action double (en même temps dans la marge douce de la ferme agricole, et la marge dur de l'action violente), par la pratique, pas par la pensée ou le discours. C'est un personnage agissant (dans la nuit, mais quelle(s) nuit(s) ?), c'est pourquoi le "moves" du titre est particulièrement important. Si le film "s'en prend à la gauche", c'est justement de cette manière-là, de biais, remplaçant son "ni...ni..." moraliste et passif par un "et...et..." actif (mais certes sans issue).
JM
 

Re: De l'aura

Messagepar Chantal » Dim 28 Déc 2014 08:16

casseur a écrit:Comme dans le bar où les 3 personnages prennent un café avant de faire sauter le barrage (nous voyons derrière eux un grand tableau d'un train entrant en gare), la cinéaste convoque un motif comique des débuts du cinéma : l'arroseur arrosé.


On peut aussi penser à cette vue des Lumière dans laquelle des ouvriers détruisent un mur à la pioche, et soudain le mur qui vient de s'effondrer se relève grâce à un rembobinage de la pellicule. Un des premiers trucs du cinéma, assez rare chez les Lumière. Ici, le mur serait le barrage que les trois activistes font sauter. Mais, contrairement au mur de la vue des frères Lumière, et c'est tout l'enjeu de la seconde partie du film après l'explosion, les personnages ne peuvent pas revenir en arrière. Le barrage peut certes être reconstruit matériellement, des personnes qu'on entend donner leur opinion le disent ou le sous-entendent lorsqu'ils pensent que cette destruction est inutile, mais l'acte terroriste en lui-même (qui a provoqué la mort d'une personne) ne peut pas être annulé, rembobiné. C'est là que le cauchemar et le lent délitement intérieur commencent à opérer chez les personnages, par cette double impossibilité de changer le réel : celui qu'ils dénoncent (les barrages qui saccagent la nature et qui continueront à la saccager en dépit de leur acte), et celui qu'ils "revendiquent" (la destruction mortelle du barrage sur laquelle ils ne peuvent pas revenir). Pour la cinéaste, le réel est quelque chose de terrifiant : voilà à quoi doit se confronté le "fondamentaliste" actif. Et ce réel s'accompagne bien entendu d'une couche de fiction : avant, ce qu'on espère qu'apportera concrètement son action, et après, ce que la peur d'être arrêté nous laisse imaginer.

Pourquoi, elle ou nous, convoquons les Lumière ici ? ?
Chantal
 

Re: De l'aura

Messagepar casseur » Jeu 1 Jan 2015 16:15

Chantal a écrit:Pourquoi, elle ou nous, convoquons les Lumière ici ? ?


Faut croire qu'on revient nous aussi au début ! Mais en grande santé !

J'ai l'impression que le passage par les frères Lumière était évident après le début du topic avec l'aura. A mon avis, la boîte en bois bricolée du gosse qui fait apparaître le degré d'aura des membres de la communauté c'est aussi la caméra de la cinéaste, cela nous ramène bien aux débuts du cinéma s'il on relit ce qu'en disait Benjamin, entre autres dans le texte publié sur le site. C'est certainement ce que n'ont pas compris celles et ceux qui en inspecteurs voient des films seulement pour avoir des explications politiques, psychologiques, sociales, historiques, sur les personnages qui y gravitent, pour que ça leur donne envie de s'engager (la bonne blague) ou plutôt pour se rassurer.
casseur
 

Re: De l'aura

Messagepar casseur » Mer 18 Fév 2015 16:00

casseur a écrit:Faut croire qu'on revient nous aussi au début ! Mais en grande santé !


Il est pas mal question de répétition, de boucle, sur le forum à propos du cinéma ces derniers temps. On suivra avec attention le prochain cours de Badiou qui s'annonce ainsi :

Annonce : Qu’est-ce qui se répète ?

Nous avons déjà traité de deux formes majeures de la finitude, considérée ici comme le noyau de l’oppression idéologique dominante. D’abord, directement, le fini, la conviction que tout est fini, que l’infini nous est inaccessible. Ensuite, l’identité, la conviction que les animaux humains sont définis par des identités (raciales, culturelles, historiques, nationales, religieuses…) et que l’universalité nous est inaccessible. Dans les deux cas, nous avons montré que les dialectiques sous-jacentes, celle du fini et de l’infini et celle du même et de l’autre, permettent de démontrer le contraire : la pensée vraie se dégage nécessairement du fini, comme le montre l’usage fondamental du raisonnement par l’absurde, lequel ne peut conclure qu’en acceptant que son trajet puisse être infini. Et elle se dégage aussi de toute fixation identitaire, comme le montre la relation immanente du même et de l’autre, laquelle démontre qu’aucune identité ne peut parvenir à se clore sur elle-même.

Nous abordons, dans cette troisième séance, un autre fétiche de la finitude : la répétition. Le thème biblique « rien de nouveau sous le soleil » commande religieusement une sagesse de la répétition, une vie qui ne peut chercher à surpasser l’évidence selon laquelle « Tous les fleuves se jettent dans la mer, et la mer ne se remplit pas. » L’idéologie dominante n’a guère trouvé autre chose à dire concernant, par exemple, l’horizon politique de l’émancipation : l’agitation révolutionnaire, argue le consensus, n’aboutit à rien qu’à revenir, après quantité de désordres et de violences, à la loi naturelle des choses : toutes les actions humaines s’ordonnent au Marché, et le Marché reste ce qui existe. Du point de vue de sa nature propre, l’avenir des collectivités humaines doit être la répétition, certes inventive, ou la transformation, mais sagement répétitive, du Même : l’ordre capitaliste, figure ultime de la modernité.

Cependant, l’idée même de répétition n’est pas simple. Il se peut même qu’on la considère comme le déguisement de la nouveauté, l’apparaître en finitude de l’infini lui-même. L’infinité des nombres naturels, par exemple, n’est-elle pas la répétition monotone d’une seule opération, l’opération « successeur », qui fait qu’à tout nombre n succède invinciblement le nombre n + 1, nous projetant ainsi dans une infinité latente qui en quelque sorte traverse et organise l’apparente finitude de tout nombre entier ? Sur un autre versant, que dire de la répétition d’une pièce de théâtre ? N’est-elle pas doublement infinie, de ce que, d’une part, elle travaille « encore une » interprétation de la pièce, et ce sans limite assignable, et que d’un autre côté, si répétée qu’elle soit, une représentation reste toujours une singularité, différente de toute autre, là encore sans clôture possible, sans qu’on puisse jamais imaginer ce que pourrait bien être, dans l’absolu, la « dernière représentation » d’une pièce ?

Il faut donc reprendre l’analyse du concept de répétition, dans le sillage de Kierkegaard et de Lacan, et en nous aidant encore une fois du théâtre : nous jouerons la scène 32 de Ahmed philosophe, scène précisément titrée : La répétition.


http://www.entretemps.asso.fr/Badiou/14-15.htm
casseur
 

Re: De l'aura

Messagepar casseur » Ven 10 Mar 2017 15:19

casseur a écrit:Comme dans le bar où les 3 personnages prennent un café avant de faire sauter le barrage (nous voyons derrière eux un grand tableau d'un train entrant en gare), la cinéaste convoque un motif comique des débuts du cinéma : l'arroseur arrosé.


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Générique de début du dernier film de KR, "Certain Women", qui est à voir absolument ! Elle développe un film choral anti-mondialisation : au lieu d'utiliser cette structure pour nous raconter des événements disséminés mais reliés dans le monde, elle se concentre sur quelques personnages féminins qui vivent proches les uns des autres au fin fond des USA, dans le Montana.
casseur
 

Re: De l'aura

Messagepar JM » Dim 19 Mar 2017 10:13

casseur a écrit:
casseur a écrit:Comme dans le bar où les 3 personnages prennent un café avant de faire sauter le barrage (nous voyons derrière eux un grand tableau d'un train entrant en gare), la cinéaste convoque un motif comique des débuts du cinéma : l'arroseur arrosé.


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Générique de début du dernier film de KR, "Certain Women", qui est à voir absolument ! Elle développe un film choral anti-mondialisation : au lieu d'utiliser cette structure pour nous raconter des événements disséminés mais reliés dans le monde, elle se concentre sur quelques personnages féminins qui vivent proches les uns des autres au fin fond des USA, dans le Montana.


Oui, excellent film casseur ! Comme tu le présentes par contre ça fait un peu penser à un film à la Trump ! lol

C'est en même temps un film qui se différencie de la mondialisation (pour les raisons que tu évoques, je préfère "qui se différencie" que "anti-blabla" car nous avons là des films qui s'écartent du militantisme, mais n'en proposent pas moins un regard politique engagé. Faudra revenir là-dessus concernant certains films français de 2016 aussi...), mais qui se différencie aussi du populisme démagogue et vulgaire d'un Trump.

Déjà, le film est constitué de portraits de certaines femmes aux antipodes de la conception de la femme que véhicule Trump... Par ailleurs la cinéaste ne brandit jamais le discours idéologique du "rêve américain" (au contraire de Andrea Arnold dans "American Honey" par exemple, qui en fait l'état d'esprit de fond du film, comme une toile de fond), ni pour chialer en le prétendant déchu (le "again" du slogan de campagne de Trump), ni pour redorer son blason et lui donner une nouvelle impulsion ("make america great" du même slogan). Elle s'en désintéresse simplement, et se concentre sur l'humain.
JM
 


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