une séparation conjugale

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Re: une séparation conjugale

Messagepar Notebad » Jeu 30 Aoû 2012 12:01

Je partage assez ce qui a été dit ici sur le film de Farhadi. J'ai revu tout récemment Ten de Kiarostami et je le trouve, finalement plus ou moins sur le même thème, beaucoup plus osé. Là on n'est pas face à la même conception des choses. Kiarostami choisi nettement de s'embarquer (au sens propre puisque la totalité du film se déroule dans sa voiture, en sa présence) avec la femme qui a décidé de se séparer de son mari. Et, à travers ce dispositif très simple, c'est un vrai portrait de femme(s) qui nous est proposé. Pas forcément plus évident (impossible), ni plus touchant, mais en tout cas moins bouché et perverti par la fiction que celui de Farhadi.

Il y a un truc qui m'intéresse (et en même temps me préoccupe), c'est ce discours féministe que l'on entend dans pas mal de films "récents" (et ailleurs), venant de femmes de classes relativement aisées, qui, refusant d'être les domestiques de leur mari, se tournent d'emblée (par principe) vers la solution des domestiques. J'ai l'impression qu'il y a quelque chose dans cette manière de voir les choses qui ne colle pas, qu'on saute d'une émancipation bienvenue vers l'asservissement de quelqu'un d'autre. Et ce discours n'est jamais étudié dans les films en question sous cet aspect-là, il est toujours envisagé sous l'angle du féminisme et de l'épouse qui, certes, se libère du fardeau domestique et s'émancipe.

Dans "Ten", le gosse discute de ça avec sa mère, il l'accuse d'être égoïste et de fuir ses responsabilités de mère. Elle lui répond qu'il n'en va pas de sa responsabilité, du moins pas plus de la sienne que de celle de son mari, ce qui est juste. Et de se rabattre elle aussi sur la solution des domestiques que lui offre son nouveau mari. Comme si cela faisait parti du pack mariage offert par le mari pour la femme émancipée (réservé à un certain milieu)...
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Re: une séparation conjugale

Messagepar weightwatchers » Jeu 30 Aoû 2012 18:39

comme on dit, la liberté des uns...
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Re: une séparation conjugale

Messagepar Sword7 » Ven 21 Sep 2012 21:00

Aujourd'hui dans le métro de Shanghai, j'ai observé une jeune chinoise qui regardait "Une séparation" sur sa tablette. Comme quoi, pas vraiment besoin de la salle de cinéma de JZK à Beijing pour que les chinois accèdent à ce genre de films. La connexion avec un film chinois, et en particulier "Summer snow", dans ton article n'est bien sûr pas si incongrue qu'il y paraît.

Je sais pas trop ce que les spectateurs chinois peuvent retenir du film de Fahradi (qu'ils le voient dans le métro ou dans leur salon). Ca m'intrigue, je dirais même plus, ça me laisse très dubitatif. Il est évident qu'il y a maintes éléments transposables du cadre iranien au cadre chinois...

J'aurais aimé discuter avec la fille en question, mais je suis trop timide. :oops:
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Re: une séparation conjugale

Messagepar JM » Mer 13 Fév 2013 10:34

Je continue de regarder les films de Fahardi qui sont maintenant tous plus ou moins disponibles.

La Fête du feu m'a paru plus intéressant que Elly et Une séparation, mais toujours construit sur un même modèle assez ambigu. Il faut reconnaître que le cinéaste décrit assez bien dans le quotidien les rouages oppressifs d'une société iranienne à deux vitesses (sans doute beaucoup plus clairement que dans "Une séparation" en tout cas). Il faut reconnaître que déjà Fahradi décrit tout cela avec une objectivité qui n'a, à proprement parler, rien de contestataire (je ne sais pas où certains voient dans ce film un manifeste censé donner des armes au peuple pour lutter contre le pouvoir de la bourgeoisie iranienne, soyons sérieux). Contrairement à Panahi, qui fait lui remonter cette oppression jusqu'aux instances politiques et idéologiques du pays, Fahradi conserve son regard confiné dans des drames intimistes.

Le cinéaste a une manière étonnante de puiser très fortement et sans aucun complexe dans la fiction bourgeoise dans tout ce qu'elle a de plus classique, tout en y laissant s'immiscer un élément témoin/acteur/perturbateur venu d'un milieu social inférieur (sauf dans Elly, où les prolos en sont réduits à écarquiller grand les yeux devant le spectacle du groupe de bourgeois en crise). Contrairement à chez PPP, cet élément ne fait pas du tout exploser un milieu qui est déjà en pleine crise ouverte lorsque intervient ce nouvel élément, au contraire même dans La Fête du feu, la jeune fille un peu naïve le ressoude. La fin du film laisse, comme tout le reste, le cul entre deux chaises : la possibilité que Fahradi nous fasse sentir que l'amour du jeune couple puisse être plus fort que toute la charge de la société est largement nuancée, relativisée, par cette impression que la jeune fille se retrouve prise malgré elle dans le piège d'une société phallocentrique via le bon entendement entre le mari et le futur mari.
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Re: une séparation conjugale

Messagepar Sword7 » Mer 13 Fév 2013 22:19

C'est la saison des feux d'artifices et des pétards en Chine aussi JM ! ;-)

A propos de Farhadi, et plus largement du ciné iranien, il y avait l'autre jour une semaine du cinéma iranien organisée avec le soutien du consulat d'Iran à Shanghai. J'y suis pas allé mais j'ai vu le programme : pas un film de Kiarostami, pas un de Panahi évidemment, ni un seul de Samira Makhmalbaf ou de Rafi Pitts. Par contre, il y avait "Une séparation" de Farhadi (avec donc l'accord du gouvernement iranien), et des films aux auteurs de moi totalement inconnus très suspects qui de loin sentaient bon la jolie propagande bon enfant : "Love at 40", "God and copper", "Agha Yusef", "Here without you", "Family bond", "Beloved sky" ... des titres qui font bien penser au tout venant de la production cinématographique française finalement ...
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Re: une séparation conjugale

Messagepar JM » Jeu 14 Fév 2013 00:17

Sword7 a écrit:C'est la saison des feux d'artifices et des pétards en Chine aussi JM ! ;-)


Ah oui, le Nouvel An chinois, ça me manque pas mal cette ambiance... :oops:

Il y a quand même de très bonnes choses dans La Fête du feu, je repense notamment à ce passage dans l'ascenseur avec la petite musique, le type qu'on suit avant qu'il aille taper sa femme dans la rue, c'est vraiment terrifiant comme séquence (les points de vue, la musique, tout), d'autant qu'on ne comprend pas tout de suite ce qu'il se passe. Là, localement, je trouve cela plus juste que les gros non-dits du scénario qu'il utilise et étire au maximum, apparemment systématiquement, pour jouer la carte du suspense. Y'a aussi des trucs qui ne fonctionnent pas (entre autre les séquences avec le fils, qui me paraissent trop convenues).
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Re: une séparation conjugale

Messagepar JM » Ven 8 Mar 2013 22:37

Je remonte encore un peu le temps : regardé "Les enfants de Belle Ville" de 2004.

Pour être sûr de pas oublier cette fois, je vais partir de là : il y a de très belles scènes dans le film. La naissance de l'amour entre la fille et le garçon en particulier, tout se lit sur le visage de la fille, dans son sourire, c'est magnifique.

Pourtant, il y a vraiment quelque chose qui m'empêche d'adhérer à ses films. C'était bien parti mais la fin, dans laquelle il montre déjà cette intention de s'enfoncer dans des situations inextricables qu'on retrouvera de film en film après, m'a laissé sur le bord du chemin. Encore une fois, c'est le fait du scénario, je crois. Cette contradiction entre une volonté de laissé le spectateur être son propre "juge", libre de se faire un avis sur les personnages et leurs motivations, et une construction machiavélique du scénario qui emmène très ostensiblement les personnages vers des situations clivées. Du coup, c'est dommage, car c'est tout le film qui semble tendu vers cette (fausse) "fin" en forme d'impasse et on ne retient plus que cela.

La fille handicapée fait penser au vieux de "Une séparation". C'est un personnage dont l'approche met plutôt mal à l'aise, peut présent et qui semble pas plus intéresser que ça Farhadi, qui parait mis là comme une pièce dans l'échiquier de Farhadi, qui va de fait créer malgré lui le trouble ultime in fine (dans son dernier film, c'était au début que le grand-père malade était à l'origine de la situation complexe). Quand bien même elle (comme il a été dit du vieux de "Une séparation") serait censée symboliser la sclérose de la situation provoquée par les "vices" de la société iranienne, je trouve pas le symbole du meilleur goût. On pourrait comparer avec les films de Samira Makhmalbaf, qui a fait deux films très forts ayant pour personnages principaux des handicapés.

Il y a un très bel imam : un vieillard tout rabougri avec une petite voix d'enfant.
JM
 

Re: une séparation conjugale

Messagepar JM » Dim 10 Mar 2013 12:26

Il y a quelque chose qui revient très souvent dans ses films, c'est la situation d'adultère, et cette situation est (trop) systématiquement traitée en suspense dans le scénario. Dans "Elly", on découvre en cours de film que la disparue qui venait en vacances pour rencontrer un homme était en fait déjà avec un autre, dans "La fête du feu", c'est le suspense qui court tout le long du film sur la relation extraconjugale du mari avec la voisine, et dans "Les enfants de Belle ville", il n'y a pas vraiment d'adultère mais le cinéaste maintient longtemps le suspense sur la relation entre la soeur du garçon emprisonné et le type qui habite à l'entrée de sa maison. Longtemps il passe pour son mari, avant qu'elle ne dise au garçon dont elle tombe amoureuse qu'elle est divorcée (est-ce vrai ?) - ce qui, au passage, ne fera qu'enfoncer un peu plus le nouveau couple dans l'impasse. L'adultère est la situation (bourgeoise) du secret par excellence (particulièrement en Iran), il est finalement assez commode de jouer systématiquement dessus pour produire du suspense et du dilemme moral.

Indépendamment de la violence inhérente à la société iranienne, il y a une grande violence amoureuse individuelle dans "Les enfants de Belle Ville" : le garçon qui a tué sa copine par amour, le père qui ne pense qu'à venger sa fille (et sa femme) qu'il aimait par dessus tout, la soeur prête à perdre son frère pour vivre son nouvel amour, la mère qui veut marier sa fille handicapée qu'elle aime au premier venu...
JM
 

Re: une séparation conjugale

Messagepar Notebad » Mer 13 Mar 2013 19:48

JM a écrit:Indépendamment de la violence inhérente à la société iranienne, il y a une grande violence amoureuse individuelle dans "Les enfants de Belle Ville" : le garçon qui a tué sa copine par amour, le père qui ne pense qu'à venger sa fille (et sa femme) qu'il aimait par dessus tout, la soeur prête à perdre son frère pour vivre son nouvel amour, la mère qui veut marier sa fille handicapée qu'elle aime au premier venu...


Remonte encore un peu, à son premier film "Danse dans la poussière" (2003), et tu auras une autre illustration de la violence amoureuse. Je ne sais pas trop comment décrire le film, dans quel genre il pourrait s'inscrire, probablement le mélo ?!

Tout part d'une scène où un jeune mari regarde un soap indien à la TV et dit à sa femme de regarder. Dans le petit écran, une femme danse sur des morceaux de verre pour montrer son amour à l'homme dont elle est éprise. Le garçon qui regarde la TV demande à sa femme, par défi : "tu serais prête à faire ça toi, pour me montrer ton amour ?" Elle lui répond en plaisantant : "avec des chaussures, oui." S'en suit une longue "descente aux enfer" du garçon (dans la tradition des scénarios noirs du cinéaste) qui doit divorcer (à cause des moeurs dissolues de la mère de la mariée - comme le disait JM ci-dessus, vous devinez que ceci constitue une sorte de suspense dans le film, étant donné qu'il s'agit d'un sujet dont il ne faut pas parler sinon par sous-entendus. Je crois qu'on apprend la nécessité du divorce avant de comprendre pourquoi), est pourchassé par la police et se retrouve perdu dans le désert avec un chasseur de serpents qui se révèle être un criminel échappé de prison. La jeune mariée tenue de divorcer, elle, est très terne, effacée, donnant l'impression de se soumettre totalement à son destin. C'est le garçon (comme tenu pour responsable de la situation : il connaissait la situation de la mère avant de se marier) qui va devoir traverser l'enfer dont il demandait à sa femme si elle serait capable de l'endurer pour lui. Divorcé, il continue de l'aimer et met un point d'honneur à lui donner une dernière somme d'argent due avant de la perdre définitivement.

Cette explication du film révèle certes sa grande noirceur, il reste une seule lueur d'espoir dans la rédemption qu'opère le garçon auprès du chasseur de serpents. Quoique. Le film se termine en nous révélant que sous son air glacé, le vieil homme a toujours continué d'aimer sa femme qui l'a abandonné (sait-on vraiment la vérité sur le passé de l'homme ?). Il laisse tout son attirail de chasseur, sauf la photo de sa femme. Ces dernières images enferment également définitivement le garçon dans son amour pour son ex-femme.

Face à la puissance de l'amour, Dieu est sourd ou impuissant. C'est l'image du garçon (sorte d'Idiot dostoievskien), qui implore Dieu dans le désert.

Il y a une scène absolument terrifiante avec un serpent, en miroir probablement de la scène que décrit le garçon dans le soap qu'il regarde à la TV. Difficile de ne pas penser à Adam et Eve : la poussière du titre, le fruit jeté par le garçon à la fille au début qui casse une vitre, les serpents...
Notebad
 

Re: une séparation conjugale

Messagepar Notebad » Jeu 14 Mar 2013 09:56

JM a écrit:Contrairement à chez PPP, cet élément ne fait pas du tout exploser un milieu qui est déjà en pleine crise ouverte lorsque intervient ce nouvel élément, au contraire même dans La Fête du feu, la jeune fille un peu naïve le ressoude. La fin du film laisse, comme tout le reste, le cul entre deux chaises : la possibilité que Fahradi nous fasse sentir que l'amour du jeune couple puisse être plus fort que toute la charge de la société est largement nuancée, relativisée, par cette impression que la jeune fille se retrouve prise malgré elle dans le piège d'une société phallocentrique via le bon entendement entre le mari et le futur mari.



Il ne fait quasiment aucun doute pour moi que la fin de ce film est pessimiste, à l'image de ses deux précédents à l'issue desquels rien n'est résolu positivement. Dans "Danse dans la poussière", comme je disais, le dernier plan rappelle le garçon à son amour dont il restera prisonnier à jamais, dans "Les enfants de Belle ville" le film ne se termine pas, préférant nous laisser avec les personnages dans une situation inextricable et terriblement complexe, et donc dans "La fête du feu", le dernier plan entre le mari et le futur mari scelle pour moi le destin de la jeune fille. Ce qui est intéressant c'est qu'il y a toujours un mouvement jusqu'à la fin, comme le disait JM, une ouverture possible, un optimisme, mais en trompe l'oeil par rapport à tout ce que nous venons de voir avant. Je pense que c'est ce faux-mouvement là qui irrite JM, que le cinéaste démiurge fabrique systématiquement les conditions du drame (en s'inspirant bien sûr du monde qui l'entoure) avant de nous dire que peut-être il laisse finalement une chance à ses personnages. De ce point de vue, il est à mon sens beaucoup plus manipulateur qu'un Kiarostami (ce dont quelques critiques accuse ce dernier depuis quelques années).

A partir de "La fête du feu", c'est la petite bourgeoisie qui arrive dans ses films. Les deux premiers dépeignent plutôt le prolétariat iranien. Ce film et les suivants ("Elly" puis "Une séparation") vont montrer l'opposition de situation (car dans le fond les deux situations forment des impasses) qui existe entre le couple traditionnel (prolétaire) dont l'amour est pris dans la religion, les rets de la société et l'exaltation des sentiments, et l'amour dans le couple moderne (petit-bourgeois) névrosé et individualiste. Le partage est peut-être un peu caricatural dit comme ça, mais je crois que c'est plus ou moins ça quand même...
Notebad
 

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