L'imaginaire dans les pinces du réel

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L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar _ » Lun 28 Jan 2013 20:33

La coupe est pleine pour le journaliste lorsqu'un singe encagé de l'ancien zoo du dictateur centrafricain se met à fumer comme on le lui a appris. Il est le symbole d'une frontière entre humains et animaux scandaleusement franchie, signe que pour Bokassa et ses sbires, l'homme peut se substituer à l'animal, et l'animal à l'homme (thème que l'on retrouve dans d'autres films d'Herzog). Il est tout naturel alors que Goldsmith, caché derrière son apparente décontraction tout au long de son enquête (visible notamment à sa manière de rire systématiquement un peu nerveusement des pire exactions de Bokassa son ex-tortionnaire et séquestreur), se montre usé, qu'il demande à Herzog d'en finir et d'arrêter de tourner. Goldsmith est définitivement las de ce sombre monde façonné par Bokassa, de cette mise en scène du réel qui s'accorde trop bien aux désirs les plus saugrenus et malsains du dictateur.


http://www.scienezma.com/LMDLT/echos_aus_einem_dusteren_reich

Bonjour JM,

Il faudrait peut-être aussi parler du fait qu'avant cela, Goldsmith enquête sur la supposée anthropophagie de Bokassa. C'est pour le coup un trait qui crée un rapprochement de l'humain vers l'animal (soit l'opposé du singe qui fume). Pourquoi c'est cette image du singe qui fume, somme toute assez anodine, et non les histoires d'anthropophagie de Bokassa qui dégoûtent à ce point Goldsmith ? C'est une question valable. Après tout, chacun s'accorde à dire que les primates et les humains ont plus d'une caractéristique commune, et pour cause, donc rien de très dérangeant dans les images du singe...

Dans "Grizzly Man", on voyait et entendait Treadwell écoeuré par la dépouille d'un ourson mangé par d'autres ours obligés de se livrer au cannibalisme lors d'une période de sécheresse. Il plaignait et pleurait cet ourson dévoré par ses semblables, pris dans sa logique d'une nature "gentille", amicale et sans violence. Il ne comprenait pas. Là, à l'opposé de Goldsmith relativement équilibré qui lui se retrouvait face au spectacle des facéties orchestrée par Bokassa et ses gardes pliant la nature à leurs désirs), Treadwell entrait en présence d'une nature brute qui ne s'accordait pas à ses désirs. Etant donné ses commentaires, on peut dire qu'Herzog dans "Grizzly Man" est dans la même position que Goldsmith à la fin du film, il rejette sans l'ombre d'un doute le point de vue naïf de Treadwell qui tout au long du film essaye de faire entrer la nature dans un cadre désiré mais en définitive totalement artificiel.
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Re: L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar JM » Mar 29 Jan 2013 20:16

Merci pour tes précisions éclairantes !
JM
 

Re: L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar _ » Ven 26 Avr 2013 20:16

Regardé un film d'une grande mélancolie cette semaine, qui m'a bouleversé, j'en parle ici (rapidement, car peu de temps actuellement) car il s'agit d'animaux...

Il s'agit de "Bestiaire" de Denis Côté. Il y a beaucoup de choses qui me viennent à l'esprit, qui s'y entrechoquent, en voulant parler du film. Je vais essayer de procéder dans l'ordre pour ne rien oublier.

DC filme les animaux d'un safari canadien en hiver, parqués dans leurs cages. Il travaille essentiellement son cadre pour créer une impression d'étrangeté, pour déstabiliser les spectateurs, leur donner à voir que les choses qui se passent dans cet endroit sont tout sauf naturelles. Nous y voyons des animaux tels qu'on ne les avait jamais vus, et tels qu'on aimerait bien ne jamais les voir. Le cadre offre parfois un regard partiel sur ceux-ci, il ne prend pas ceux-ci pour centre. D'un dromadaire nous ne verrons que les pattes tremblantes, tournant maladroitement autour d'un saut noir (de nourriture probablement) qui occupe le centre du cadre. D'un lion nous ne verrons que les yeux et la crinière dépasser furtivement mais à répétition en bas du cadre, sortir comme un pathétique pantin hors de sa boîte. Il se dégage un fort malaise de ces choix esthétiques voulus, une forme de démence, de spleen semblent traverser tous ces animaux en captivité. De même, nombre d'animaux sont filmés regardant stoïquement, fixement la caméra. Le spectateur se sent regardé, comme muettement interpellé par les regards des animaux en détresse.

Plutôt que de montrer du doigt les responsables d'un tel endroit très explicitement, DC choisit plutôt de filmer chacun à sa place, sans prendre directement parti sinon via un montage bien pensé. Et nous réalisons que son regard égalitaire met en apparence de lui-même les hiérarchies du lieu. Au plus bas, les animaux, bien sûr. Personne dans ce lieu ne semble vraiment se rendre compte de ce que nous, nous ressentons pour eux, cette vie affreuse qui leur est réservée jusqu'à l'empaillage qui les attend et va les immortaliser en les vidant mécaniquement de leurs organes (totalement réifiés, ils vont "vivre" après leur mort uniquement pour leur apparence extérieure, celle-là même qui leur a causé la vie qu'ils ont eu dans le safari). Mais lorsqu'il filme la réouverture du safari, DC montre les employés du parc eux-aussi ignorés par les touristes qui viennent en visite. Au mépris des employés pour les animaux, répond le mépris des clients pour les employés. DC décrit le safari comme un cercle absurde, à la manière des mouvements circulaire des animaux coincés dans leurs cages. Mais il peut arriver qu'un petit lama stoïque et la gueule toute blanche "regarde" des enfants un peu vulgaires, et les hiérarchies se trouvent alors complètement bouleversées, et la boucle est bouclée.

Autre chose. Ces animaux ne manquent pas d'évoquer quelques stars du grand écran, le film charrie avec lui, volontairement ou pas, tout un imaginaire de cinéma (dès le début les quelques bisons rappellent les troupeaux des westerns, la biche évoque Bambi...). Le film fait d'ailleurs un peu penser à ce court métrage en pâte à modeler (avant un Wallace et Gromit) qui se passe dans un zoo et où un personnage interviewe des animaux malheureux (mais là il y avait encore sans doute un recours trop marqué à l'anthropomorphisme).
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Re: L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar polichinelle » Sam 27 Avr 2013 11:56

_ a écrit:Regardé un film d'une grande mélancolie


Tiens, c'est un peu bizarre.. ?
polichinelle
 

Re: L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar _ » Sam 27 Avr 2013 18:39

polichinelle a écrit:
_ a écrit:Regardé un film d'une grande mélancolie


Tiens, c'est un peu bizarre.. ?


Tiens, je réécoutais justement la chanson de Ferré, ce matin :

C'est un chimpanzé au zoo d'Anvers
Qui meurt à moitié, qui meurt à l'envers
Qui donn'rait'ses pieds pour un revolver, la mélancolie

La mélancolie, c'est les yeux des chiens quand il pleut des os
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Re: L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar JM » Mar 11 Juin 2013 10:54

Regardé deux films datant de l'an dernier (je crois, ou alors début 2013, bref on s'en fout) récemment qui traitent des relations animaux-humains.

''Life of Pi'' d'Ang Lee et ''Beasts of the Southern Wild'' de Benh Zeitlin. Les deux films ont un autre point commun : ils racontent également la relation d'un(e) enfant avec ses parents. Esthétiquement, je pense qu'on peut dire que tout oppose les deux films. Le premier est un mastodonte d'académisme mâtiné d'effets spéciaux 3D, très présentable et propre sur lui. On a envie de le détester rien que pour ca. Le second, court sur pattes et rapide, pense se positionner, et nous positionner, du côté des exclus qu'il filme en se roulant dans la boue et en misant tout sur une esthétique de bidonville. Plus les arrières plans sont sales et crasseux, plus on est censé être pris aux tripes. Pari risqué.

Pas envie de rentrer dans le débat attendu et téléphoné de la fin de ''Life of Pi' ': qu'est-ce qui est vrai finalement ? Cette astuce est une vieille ficelle scénaristique (qu'on retrouve bien sûr dans le roman) et qui vise à masquer grossièrement le fait qu'on raconte en définitive toujours les mêmes histoires (ici comment survivre à papa et maman ?). La postmodernité étant passée par là, on y ajoute maintenant volontiers un effet de distanciation totalement vain : le point de vue du narrateur qui, tout en racontant son histoire, joue avec celui à qui il la raconte car ce dernier devra produire quelque chose avec (généralement un article ou un roman). Je pense que ce genre de truc figure maintenant dans tout bouquin de storytelling qui se respecte. Quant aux clichés, Lee les collectionne, à commencer par l'image du jeune homme en pleine quête existentielle qui lit du Camus. Là aussi, c'est une figure imposée du ciné us. Pour avoir l'air intello, un cinéaste doit arriver à placer un bouquin de Camus quelque part. Une seule chose est plutôt réjouissante, le personnage de Depardieu absolument abject et dont on peut difficilement s'empêcher de penser qu'il dise aussi quelque chose de la France au passage. Ici Lee se montre un peu impertinent et féroce, ailleurs il est lénifiant et franchement complaisant, il louvoie. Je lui sais gré de ne pas avoir mis en images le second scénario raconté brièvement par Pi (en gros celui des émissions de tv réalité et des survival hollywoodiens classiques) mais je n'apprécie guère l'orientation nette du spectateur dans cette version ampoulée qui, de la catastrophe, en effet, ''conduit vers Dieu''.

je poursuivrai avec l'autre film quand j'aurai le temps !
JM
 

Re: L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar polichinelle » Mar 11 Juin 2013 15:58

JM a écrit: Je lui sais gré de ne pas avoir mis en images le second scénario raconté brièvement par Pi (en gros celui des émissions de tv réalité et des survival hollywoodiens classiques)


AH oui, il y a un truc qui m'avait étonné dans ce film, c'est qu'il n'est jamais question de la copine de Pi lors de sa survie sur le radeau. Généralement on a toujours le droit à ce genre de chose, l'homme qui se bat pour survivre pour retrouver sa femme à la fin. Ici non, pas du tout. On retrouve juste son amie qui est devenue sa femme à la toute fin, pour le happy end gnangnan. On pense aussi un peu à elle dans la forêt, lorsqu'il trouve la fleur (qui ressemble à une fleur de lotus) avec la dent dedans... d'une manière générale, le film se joue plutôt du côté masculin, mâle : c'est le père et les hommes qui ont toujours le dernier mot, qui nomment, qui décident. Je crois pas qu'on sache si le tigre est mâle ou femelle mais le symbolisme penche plutôt du côté mâle.

Ton message est bien placé ici JM car derrière cette histoire, il y a une histoire de cannibalisme (celle que tu voulais pas voir à l'écran). Ca peut quand même être intéressant de se demander pourquoi cette histoire doit avoir un pendant, un cache, imaginaire qui cartonne en livre puis en film dans le monde entier. D'autant que le film (je sais pas le bouquin que j'ai pas lu) promulgue le végétarisme, un peu comme il est à la mode aux usa de faire des films anti-tabac (c'est à dire avec une bonne dose d'opportunisme et de conformisme), c'est quand même très bizarre, non ? Comment passe-t-on d'une sordide histoire de cannibalisme, visiblement très intéressante sur le plan judiciaire, à une odyssée new age prônant le végétarisme et dissertant sur les relations amicales ou non entre hommes et animaux ? La réponse entendue des deux personnages à la fin est carrément affligeante : c'est parce que c'est plus divertissant et que c'est la voie de Dieu !!!
polichinelle
 

Re: L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar JM » Mer 12 Juin 2013 10:01

J'ai lu un peu les textes positifs qu'on trouve à propos du film sur internet, il y a grosso modo deux points de vue par rapport au film de Lee :

- ceux qui s'intéressent à la technologie (le numérique et la 3D).

- ceux qui s'intéressent à la fable philosophique.

C'est pas inintéressant, l'un comme l'autre discours analysent leur sujet de manière très froide. C'est certainement ce à quoi on peut s'attendre (de mieux) à l'avenir dans le domaine de la réception critique de grosses machines comme celle-ci. On s'approprie, on discute les enjeux technologiques d'un côté, philosophiques de l'autre après les avoir digérés. Il n'est pas vraiment question ici de trouver son plaisir (surtout qu'en général les considérations propres au premier point soulignent toute la laideur du dispositif analysé), la machine spectaculaire est prise dans le dos (encore faut-il ne pas trop jouer les ravis de la crèche !). De ces deux points de vue là, Hollywood donne certainement beaucoup plus à penser que n'importe quelle autre cinématographie du monde, il compense dans ce domaine ce qu'il a perdu d'hégémonie en terme d'histoires et de mise en scène.

Polichinelle, il me semble que dans ''Life of Pi'', les vrais enjeux sont toujours un peu déplacés, c'est pour ca que je disais au-dessus que Lee louvoie. Par exemple le végétarianisme n'est jamais directement sujet d'enjeu pour le personnage. Il est posé d'emblée chez le garcon et sa famille comme une pratique traditionnelle à respecter. Au début, Pi adulte demande au journaliste canadien si cela le dérange que le repas soit végétarien, l'autre dit non. Encore une fois tout se passe ici dans un relatif consensus. Faut que j'en dise plus que la dernière fois sur le personnage de Depardieu qui est central puisque c'est le seul à remettre en cause de végétarianisme de la famille, et qu'il est, dans la seconde version, celui qui se livre au meurtre à des fins de cannibalisme. Tout cela est donc particulièrement caricatural (et à l'image du reste du film) et assez malhonnête : il s'agit de rassembler, dans la figure du méchant cuisinier, l'intolérant carnivore, le meurtrier, le cannibale.

Si les hommes peuvent devenir végétariens, les animaux carnivores, eux, ne le peuvent pas. Que vaut une telle affirmation ? C'est pourtant tout le sens de ce plan très court (c'est dans ce genre de plans, insérés dans des machines énormes, que l'on peut souvent déduire beaucoup de choses) dans lequel on voit Pi sourire et hocher la tête amusé et compatissant lorsqu'il regarde le tigre bouffer quelques lémuriens en arrivant sur l'île qui en est pleine. Par contre, la végétation d'une île entière peut devenir carnivore. Ceci n'est après tout pas totalement absurde ou imaginaire, mais pourquoi faut-il alors se fendre d'un justificatif qui lui l'est assez (l'histoire de la dent de l'aventurier) ? Encore des éléments qui donnent l'impression que tout est déplacé, décalé, non pour mieux saisir les enjeux dans les écarts mais pour les esquiver purement et simplement.
JM
 

Re: L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar weightwatcher » Jeu 13 Juin 2013 16:16

tu es trop rationnel tu peux pas comprendre
weightwatcher
 

Re: L'imaginaire dans les pinces du réel

Messagepar JM » Ven 14 Juin 2013 17:14

weightwatcher a écrit:tu es trop rationnel tu peux pas comprendre


Peut-être. Ce que j'aime pas trop en fait, c'est que sous couvert de louer l'imagination le film fait passer quelques idées pas très fute-fute...


Bon, et ''Beasts of the southern wild'' dans tout ca ? C'est plutôt un conte de résistance collective à travers le parcours individuel de la petite fille, ca raconte comment naissent les héros charismatiques de la résistance, tandis que le film de Lee fait la promotion de l'individu qui lutte pour sa propre survie. Au delà du clivage esthétique entre les deux films, il y a cet écart essentiel entre l'individuel et le collectif. Le film de Zeitlin part un peu dans tous les sens (la caméra, le montage), je pense que c'est un parti pris, c'est ce qui lui donne de la vie, comme un cri sorti du bayou marécageux et croupi contre l'oubli des personnages du film qui y gravitent. Plutôt que de rendre justice à ces personnages en les figeant dans une noblesse esthétisante, Zeitlin joue la carte du mouvement suivant le principe que tant qu'il y a du mouvement, il y a de la vie. Ca marche plutôt bien, je trouve, au moins dans l'ensemble (c'est parfois un peu trop caricatural et appuyé, comme le passage dans le camp de réfugiés aseptisé) c'est beaucoup plus fort et puissant que ''Life of Pi''.. il y a des plans absolument magnifiques sur le visage déterminé de la petite Hushpuppy. Le film parvient à proposer une relation entre la fille et son père duale, plus complexe que ''mon père ce héros''.

Il est beaucoup question de survie, et donc aussi de nourriture dans le film...
JM
 

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